AccueilPortailFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Changement de cap...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Changement de cap...   Sam 7 Nov - 14:28

- Numéro 3 792 !

La grosse voix sortit Atharaxya de la semi torpeur dans laquelle l’attente interminable l’avait plongée. Elle jeta un regard furtif sur le morceau de parchemin qu’elle tenait entre les mains et constata, presque avec plaisir, qu’il portait le numéro que le garde venait d’appeler.

- Numéro 3 792 !
- Oui, oui, j’arrive…
- Plus vite que ça, on a pas que ça à faire, et t’es pas toute seule ! Si t’as pas envie d’y aller, c’est pas grave, y’en a plein qui attendent dehors !

La jeune femme ne prit même pas la peine de fusiller le guerrier du regard en passant devant lui. Si son seul plaisir quotidien était de hurler sur les nouvelles recrues, elle n’allait pas le gâcher. Après tout, elle n’était pas là pour cela…

Elle se dirigea, Tuin, sur ses talons, comme à son habitude, vers le bureau le plus proche, derrière lequel était assis un autre guerrier, presque enseveli sous les piles de parchemins liés, contrats d’alignements et autres paperasseries typiques à l’administration, qu’elle soit Amaknéenne, Bontarienne ou Brâkmarienne. Il adressa à
peine un regard à la jeune femme et, lui tendant un parchemin vierge, déclara :


- Tu marques ton nom, « Je jure fidélité à Brâkmar » et tu signes. La sortie est par là.
- Mais je…
- Qu’est-ce qu’elle a pas compris la pitchounette là ? Faut lui expliquer avec des mots plus simples ? Elle connaît pas son nom ?
- Ben, c’est surtout que…
- Je veux pas le savoir. Tu signes et c’est tout. Tellement de monde s’enrôle pour casser de l’ange en ce moment que j’ai vraiment pas de temps à perdre avec les angoisses existentielles d’une…
- Justement, je ne suis pas là pour « casser de l’ange ». J’ai bien l’intention de m’impliquer beaucoup plus activement dans la défense de Brâkmar, et…
- Ouais, ouais, je le connais le refrain. Tu veux monter en grade le plus rapidement possible, pour accéder au gratin d’la hiérarchie… Les chefs, tu les rencontreras plus tard… Ou jamais, d’ailleurs ! En attendant, tu signes, tu donnes ta dizaine de dagues, et tu t’en vas ! Y’en a qui bossent ici !
-

Atharaxya prit une des dagues et s’entailla légèrement le poignet. Puis elle saisit la plume qui était posée devant elle et remplit dûment le parchemin, effectuant régulièrement des allers-retours entre ce dernier et son bras sanguinolent. Puis elle tendit la missive à son interlocuteur et se leva. Elle aurait été tentée de remercier infiniment le garde pour son accueil chaleureux, mais elle tâchait d’économiser son cynisme. Elle se contenta ainsi d’un simple « au revoir » et quitta la pièce. Lorsqu’il leva les yeux de ses papiers, le guerrier aperçut la tache carmin qui maculait son bureau pourtant uniformément recouvert d’une crasse séculaire.

- Hey, t’aurais pu utiliser l’encre quand même ! pesta-t-il. Ces jeunes… Plus aucun respect de rien…

La Sacrieuse sortit de la Milice et erra dans les rues de la ville. Ainsi, elle avait très probablement échoué. Que l’on s’enrôle dans l’armée pour le simple plaisir de semer la terreur dans les rangs de l’armée adverse, massacrer joyeusement ce qui se trouve sur notre passage, ou si l’on veut réellement s’impliquer dans la défense de la cité et l’extension de son influence, on était traité de la même façon ; avec dédain et irrespect. Elle était reléguée au stade de simple chair à canon, et n’aurait très probablement jamais l’occasion de rencontrer quelque général que ce soit.

Tandis qu’elle déambulait au hasard, la jeune femme sentit une douleur lancinante dans son dos. Elle y passa une main et perçut deux boursouflures entre ses omoplates.


- J’ai encore dû prendre un mauvais coup sans m’en rendre compte… J’en connais un qui en serait navré… Enfin… S’il était encore là…

Faisant fi de sa douleur, Atharaxya replongea dans ses pensées. Il y avait forcément un moyen pour qu’elle LE rencontre… Dans quelles circonstances pouvait-on être amené à rencontrer un chef de guerre ? En cas de traîtrise, très probablement, mais chacun savait le sort que les milices réservaient aux traîtres. Une autre solution serait de se démarquer par un fait d’armes exceptionnel. Dans son cas, cela reviendrait à faire enfermer ou abattre le plus de Bontariens possible, quels qu’ils soient. Là encore, Atharaxya se voyait mal étriper tout porteur d'ailes à plumes qui se présenterait à elle ; elle avait toujours eu une aversion pour le combat entre individus de la même espèce, elle ne se permettait donc de ne faire couler que le sang des monstres peuplant le monde des Douze – encore qu’une rouste était facilement partie si on l’approchait trop… Ces deux moyens d’atteindre le haut de la hiérarchie ne l’enchantaient guère, et elle n’en voyait aucun autre.

A moins qu’Elfythalia n'ait raison. Sa recherche était vaine… De quels éléments disposait-elle pour le retrouver ? Elle avait hérité de la peau et de la chevelure de sa mère, ne pouvait donc compter sur la ressemblance physique. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’il était « gradé » il y a vingt ans de cela. Maigre indice. D’autant plus que, depuis le temps, il aurait pu tomber lors d’un assaut. N’est-ce pas le triste destin de chaque membre d’une armée, quelle qu’elle soit ?


Il lui fallait pourtant tout mettre en œuvre pour retrouver sa trace. Au-delà du besoin de le rencontrer, de connaître le visage de l’auteur de ses jours, il lui fallait venger sa mère. Ce scélérat avait jeté l’opprobre sur sa famille, avait fait d’elle un rejeton illégitime, un bâtard, un moins que rien. Un subtil mélange de fascination et de rancœur bouillait en elle depuis le jour où elle avait appris la terrible vérité. Des sentiments qui se disputaient la domination de son esprit nuit et jour, chacun l’emportant de peu sur l’autre à chaque seconde. Mais en cet instant, les choses étaient claires pour elle… Il allait payer…

La douleur dans son dos, de plus en plus intense, sortit la jeune femme de ses pensées.


- Mais qu’est-ce que… ?


Elle s’arrêta, soudain prise de vertiges.


- Faudrait que j’aille me reposer dans une taverne… ‘doit sûrement y en avoir une pas loin d’ici…

Sa tête était comme prise dans un étau, le sang lui battait les tempes et chaque pulsation semblait résonner en écho dans l’ensemble de son corps. Elle tituba sur quelques mètres, s’appuyant contre un mur voisin. Puis ses jambes se dérobèrent sous elle, et elle tomba lourdement sur les pavés sombres. Une violente quinte de toux secoua sa poitrine, et elle sentit rapidement le goût familier du sang emplir sa bouche. Atharaxya tenta tant bien que mal de reprendre le contrôle de son corps et, après quelques instants interminables, le calme revint enfin dans sa tête. Ayant retrouvé son souffle, elle s’apprêtait à se relever lorsqu’une douleur fulgurante lui transperça le dos. Elle eut à peine le temps de pousser un cri et de sentir la tiédeur du sang s’écoulant le long de sa colonne vertébrale, avant de perdre connaissance.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Dim 8 Nov - 14:10

Quand Atharaxya revint à elle, elle ne reconnut pas l’endroit où elle se trouvait. Elle entendait vaguement des voix, le crépitement d’un feu. Elle était allongée dans un lit, sentait la douceur d’une couverture sous ses doigts, le moelleux d’un oreiller sous sa tête. La pièce était plongée dans la pénombre, seules les flammes dans l’âtre éclairaient les murs auxquels étaient accrochées des tentures rouge et or. Sur la table près du lit était posé un bouquet de roses carmin, dont le parfum envahit l’esprit de la jeune femme. Elle avait chaud, elle avait mal. Elle se dépêcha de refermer les paupières, maigre bouclier contre la géhenne qui se réveillait entre ses omoplates, et serra les dents, étouffant un cri de douleur.

Une voix, douce mais inconnue, se fit entendre.


- Oh, vous êtes réveillée ?

La jeune femme rouvrit les yeux et tâcha de regarder dans la direction d’où provenait la voix. Elle aperçut une ombre devant la cheminée, qui se retourna et s’approcha d’elle. Atharaxya tenta un mouvement de recul, prête à se redresser et empoigner une dague, mais son corps, pétrifié de douleur, refusa de lui obéir.

- N’ayez crainte, vous êtes en sécurité ici. Je ne vous veux aucun mal.

La silhouette s’approcha encore, et révéla son visage. Il s’agissait d’un homme, dont la haute stature ne pouvait que susciter le respect. Il portait l’uniforme pourpre réglementaire de l’armée Brâkmarienne, et une longue cape froufroutait à chacun de ses pas. Sa peau halée était parsemée de cicatrices plus ou moins profondes, qui sur son visage se mêlaient à quelques rides, premiers signes de l’emprise du temps sur les corps. Il était impossible de deviner quel dieu il vénérait, mais il avait sans aucun doute passé des années sur le champ de bataille. Alors qu’il s’apprêtait à s’asseoir à côté d’elle, Atharaxya tenta à nouveau de se redresser. Elle y parvint, au prix d’un immense effort, et d’une atroce douleur lui déchirant le dos.

- A votre place j’éviterais de bouger. C’est encore sensible.

Il désigna du regard quelque chose derrière la jeune femme. Elle risqua à son tour un regard dans cette direction, et constata que, à l’endroit où elle avait senti les deux boursouflures auparavant, se trouvaient deux grandes ailes rouges, surmontées de griffes, au bout desquelles demeuraient quelques traces de sang. Elle détourna le regard et ne put réprimer un cri.

- Une patrouille de guerriers vous a trouvée inconsciente dans le quartier des bijoutiers, et vous a ramenée à la milice. Je passais par là par hasard et vous ai recueillie. Vous aviez visiblement perdu beaucoup de sang, et je ne pouvais me résigner à laisser une jeune femme aussi belle à la merci de ces brutes. Qui sait ce qui aurait pu leur passer par la tête… Quoiqu’il en soit, vous êtes dans mes quartiers, il ne peut rien vous arriver.
- Mais je…
- Est-ce que vous vous souvenez de ce qui s’est passé ?
- Je euh… La milice… Le parchemin…
- Je vois… Vous êtes donc une nouvelle recrue ?
- Ou… Oui…
- Etrange que vos ailes aient poussé si rapidement… Et aussi grandes surtout. A première vue, on jurerait que vous avez déjà une longue expérience dans la lutte contre Bonta…
- Euh, je…

Une nouvelle vague de douleur submergea la jeune femme, qui tomba lourdement sur le côté et se recroquevilla sur elle-même, serrant les dents autant que ses mâchoires le lui permettaient. Un instant, elle crut qu’elle allait à nouveau perdre connaissance, ou qu’une autre paire d’ailes allait pousser dans son dos, lacérant sa peau encore sanguinolente. L’homme, qui s’était hâté à l’autre bout de la pièce, revint en tenant une fiole dans laquelle miroitait un liquide doré. Il en glissa quelques gouttes entre les lèvres de la jeune femme qui, se tordant de douleur, ne s’était pas préoccupée de la proximité inquiétante de son interlocuteur. Quelques instants, qui lui semblèrent durer une éternité, s’écoulèrent avant que sa souffrance ne s’estompe petit à petit, pour finalement n’être qu’une sensation à peine perceptible, presque agréable pour un disciple de Sacrieur. Reprenant ses esprits, Atharaxya sentit une moiteur tiède dans son dos. Elle se redressa, s’assit et constata qu’à sa place se tenait une imposante tache de sang. Gênée, elle baissa le regard et tenta de bafouiller quelques excuses :

- Euh, je…
- Oh, ce n’est rien, rassurez-vous. Il lui adressa un sourire bienveillant. Après tout, nous vénérons la même déesse, la vue du sang ne nous rebute pas…
- Moui, mais je…
- Tout va bien, ce ne sont que des draps. L’important, c’est que vous vous portiez au mieux. D’ailleurs, j’aimerais y jeter…

L’homme était parti reposer la fiole où il l’avait prise. Voyant qu’il s’approchait à nouveau d’elle, Atharaxya esquissa un nouveau mouvement de recul, plaçant ses bras devant elle, prête à repousser son assaut. L’homme s’arrêta brusquement et posa sur elle un regard affable.

- Ne vous inquiétez pas, je voulais juste m’assurer que les plaies cicatrisaient correctement. C’est que l’apparition aussi fulgurante d’ailes laisse parfois de vilaines traces… Une fois de plus, je ne vous veux aucun mal.

Voyant que la jeune femme baissait sa garde, il s’approcha lentement et posa une main sur son épaule. A les voir, on aurait pu s’attendre à ce qu’elles soient bourrues, elles étaient en réalité tièdes et d’une infinie douceur. Il effleura son dos avec précaution, prenant garde à ne pas toucher la chair, encore à vif, à la base des ailes.

- On dirait que les onguents ont fait leur effet. Ca risque de tirer encore un peu pendant quelques jours, mais cela devrait aller.

Des onguents… Il avait appliqué des onguents sur sa peau pendant qu’elle était inconsciente… Il l’avait donc approchée, touchée… La jeune femme frissonna, tant à cette idée qu’à cause du froid qui venait de s’emparer d’elle. Elle chercha des yeux sa cape en laine de Minotoror, dans l’idée de s’emmitoufler dedans. Son interlocuteur sembla deviner ses pensées.

- Si vous cherchez votre cape, j’ai pris la liberté de la confier à mon tailleur personnel, qui prendra soin de la repriser et d’ôter les taches de sang qui la recouvraient. Mais je peux tout aussi bien vous en offrir une neuve, qui…
- C’est gentil, mais… Je tiens à ma cape. Son ton avait été presque glacial, sans qu’elle le veuille réellement.
- Entendu…

Tandis qu’elle s’enroulait comme elle pouvait dans la couverture, l’homme effectua un énième aller-retour vers la cheminée et en revint avec deux bols fumants. Il en tendit un à Atharaxya et s’assit en face d’elle, ayant visiblement saisi que la proximité physique dérangeait la jeune femme.

- C’est une tisane de…
- Fleur de Kaliptus, sépale de Nerbe et Orchidée freyesque. l’interrompit-elle avec un sourire, comme pour détendre l’atmosphère sur laquelle elle avait jeté un froid quelques instants auparavant.
- Alors là, vous m’épatez !
- Il n’y a pas de quoi, je n’ai aucun mérite… Ma mère est herboriste. Cette tisane nous a réchauffé tous les hivers quand j’étais enfant… Ca a toujours été ma préférée.
- Il semblerait que j’aie visé juste alors. Il esquissa un nouveau sourire. Pour être honnête, c’est aussi une de mes tisanes favorites. Ce n’est donc qu’un point que nous avons en commun.

La jeune femme rougit légèrement et plongea dans la contemplation du contenu de son bol. Un silence s’installa, où gêne et bien-être semblaient avoir trouvé un terrain d’entente. Puis l’homme reprit :

- Oh, mille excuses ! Quel goujat je fais ! Je n’ai même pas pris le temps de me présenter !

Atharaxya releva les yeux et le vit se lever et effectuer une révérence. Puis il tendit sa main vers celle de la jeune femme, la saisit délicatement et y déposa un baiser.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Dim 8 Nov - 20:02

- Delroën de Benhetor, troisième maréchal de l’armée Brâkmarienne, pour vous servir. Je…

Il fut interrompu par un bruit sourd derrière lui. Quelqu’un frappait à la porte.

- Veuillez m’excuser un instant…

Il se dirigea vers la porte et l’entrouvrit.

- S’cusez d’vous déranger Seigneur Benhetor, mais on…

Atharaxya, qui avait replongé son regard dans sa tisane, ne porta guère attention au garde qui se tenait derrière, ni à la conversation qui se tint entre les deux hommes. Elle n’entendit donc pas l’exclamation que poussa le garde en l’apercevant par l’entrebâillement de la porte.

- Hé mais c’est la… La… L’espèce de folle qu’a rempli le formulaire avec son sang, au lieu d’utiliser l’encre, comme tout l’monde. Une folle furieuse, j’vous l’dis ! Une tache grosse comme ça qu’elle a fait sur mon bureau ! J’serai d’avis qu’on l’enferme au sous-sol, avec ces raclures de Bontariens ! Z’imaginez pas le mal qu’il m’a fallu pour ravoir la table, pis…
- Pas la peine de hurler comme ça… Cette demoiselle n’ira nulle part ! Elle a besoin de se reposer, alors du vent ! Et qu’on ne me dérange sous aucun prétexte !

Il referma la porte, ne prêtant plus aucune attention aux doléances du soldat, qui continua à maugréer dans le couloir. Puis il retourna auprès d’Atharaxya et afficha un large sourire qui, bien que semblant franc, était en totale contradiction avec l’état de fureur dans lequel il se trouvait quelques secondes auparavant.

- Veuillez l’excuser… Mes hommes n’ont aucun savoir-vivre, et la moindre occasion est bonne pour se plaindre, réclamer une augmentation, ou un dédommagement en nature… Surtout quand une jeune femme est dans les parages… Des brutes, voilà ce qu’ils sont…

Il poussa un soupir de lassitude. Quelques secondes s’écoulèrent ainsi dans le silence, et la jeune femme détailla à nouveau les traits de son interlocuteur. Sa chevelure de jais, parsemée de quelques mèches grisonnantes, était ramenée en arrière et attachée par un ruban carmin. Ses gestes étaient lents, mesurés. Il semblait savourer chaque gorgée de tisane comme s’il goûtait pour la première fois le breuvage le plus exquis qui soit. Son visage ne laissait transparaître d’autre sentiment qu’une profonde quiétude. De tout son être émanait une espèce d’aura à la fois rassurante et fascinante. Il fallut quelques instants à Atharaxya pour se rendre compte qu’il avait posé son regard d’émeraude sur elle et l’observait à son tour. Elle finit par baisser les yeux, rouge de confusion.

- Je euh… Excusez-moi…
- Alors dites-moi… il posa son bol. Qu’est-ce qui a amené une jeune femme aussi charmante que vous à s’enrôler dans l’armée Brâkmarienne ? Quelle folie a pu traverser votre esprit ?
- Et bien, je… Elle était parfaitement incapable de prononcer le moindre mot sans bafouiller. Je… cherche.. quelqu’un…
- Je vois… Le propriétaire du second blason, je présume ?

Il afficha un nouveau sourire, désignant du regard une étoffe zinzolin au sein de laquelle un morceau de tissu noir et blanc était, plus ou moins bien, dissimulé. Atharaxya enfonça la tête dans ses épaules. Ses joues avaient viré à l’écarlate. Depuis son départ, elle avait effectivement toujours gardé le blason de Belomen sur elle, sans réellement savoir pourquoi. Besoin de s’assurer qu’il le retrouverait en rentrant, désir de conserver un peu de son être, fétichisme ou simple kleptomanie, qu’importe. Elle avait toujours tâché de le conserver hors de la vue de quiconque, de crainte d’attirer les quolibets des Chevaliers ou d’alimenter les rumeurs au sein de l’Ordre. Mais, dans l’agitation de son sommeil, le bandeau retenant ses cheveux s’était détaché et avait glissé sur le sol, dévoilant le précieux trésor qu’il gardait.

- Euh… Pas vraiment, non… Enfin… Peu importe…
- En tous cas j’espère pour vous que vous retrouverez cette personne, que vous n’ayez pas donné votre vie à Brâkmar en vain.
- Ma… Ma vie ? Elle leva vers lui un regard inquiet et surpris.
- Malheureusement oui…
- Mais il me semblait que… Enfin, on m’avait dit que…
- Que l’on pouvait se libérer de ses obligations envers l’armée moyennant quelques kamas ? Cela est totalement vrai. Sauf que vous avez rempli et signé le parchemin avec votre sang. Ce qui vous lie définitivement à la cause de notre grande cité.
- Mais je…

Atharaxya se trouva bien incapable d’articuler la moindre parole. Le monde entier semblait s’être écroulé autour d’elle en une fraction de seconde. Dans sa célérité stupide mais néanmoins habituelle, elle venait de s’enchaîner aux portes de Brâkmar. Et, selon toute vraisemblance, pour rien. Elle ramena ses genoux sous son menton et se recroquevilla sur elle-même, ne prêtant aucune attention à la complainte de son dos lacéré. Des larmes, teintées de rage, de déception et de tristesse, montèrent lentement à ses yeux.

Delroën se releva et remplit à nouveau les deux bols de tisane fumante. Il en tendit un à Atharaxya, qui n’y porta guère attention et resta prostrée, le regard perdu dans le vide. Elle sursauta quand il posa sa main sur épaule.


- Tenez, buvez… Ca vous fera du bien… Je vous aurais bien proposé quelque chose de plus fort, mais je suis en service, et… enfin, peu importe. Voyant que la jeune femme était profondément ancrée dans son mutisme, il reprit. Vous ne pouviez pas le savoir. Peu de personnes le savent, dans le fond… Moi-même, je l’ai appris à mes dépens.

A ces mots, Atharaxya fronça un sourcil et posa à nouveau le regard sur son interlocuteur. Ce dernier eut un imperceptible sourire, satisfait de constater que la jeune femme l’écoutait un tant soit peu. Elle balbutia :

- Mais comment… Enfin, vous… Vos… Remplaçant la parole par le geste, elle jeta un regard vers ses propres ailes.
- Oh, et bien…

Il se leva, dégrafa sa cape et détacha son plastron. Ce dernier tomba à terre, dévoilant un torse plus musclé encore que ne le laissaient présager les vêtements qui le recouvraient quelques secondes auparavant. Sa peau cuivrée portait les vestiges de ce qui avait été, un jour, des plaies béantes, témoins à la fois de son passé de guerrier et de l’allégeance qu’il avait jurée à Sacrieur. Sur le muscle pectoral gauche, à la place du cœur, un dessin était tracé à l’encre noire. Une rose transpercée d’une épée. Ses muscles saillants faisaient danser les ombres sur sa peau à chacun de ses mouvements. Puis soudain, deux immenses ailes d’un rouge profond surgirent entre ses omoplates et se déployèrent comme deux éventails surmontés de pics. A côté d’elles, celles d’Atharaxya ressemblaient à des moignons de tofu. Quelques gouttes de sang, bien vite asséchées, perlèrent et se frayèrent un chemin dans son dos. Devant la mine ébaubie de la jeune femme, Delroën eut un sourire bienveillant.

- J’étais un peu plus jeune que vous lorsque je me suis enrôlé dans l’armée Brâkmarienne. J’étais avide de combats et mon plus grand plaisir, à l’époque, était de sentir et entendre les os de mes adversaires se briser sous ma lame. J’ai donc foncé tête baissée lorsque mon père m’a parlé de la guerre qui opposait les deux cités et ai, comme vous, signé le formulaire avec mon sang. La nuit suivante, mes ailes ont poussé, à peu près aussi grandes que les vôtres. J’étais fier comme un roi, j’étais un homme, un vrai ! Il eut un soupir las. J’étais surtout stupide… Pendant des années, j’ai combattu activement, massacré des innocents, saccagé des tavernes, pour le simple plaisir, et, bien sûr, la fierté de les voir s’agrandir un peu après chaque victoire. Puis j’ai fini par me rendre compte de l’inanité de cette guerre, de la milice, de tout ce que je faisais. Mais c’était trop tard. Et voilà qu’aujourd’hui je me retrouve presque au sommet de la hiérarchie d’une légion dont la simple existence m’écœure. Le seul point positif est que je n’ai plus à aller sur le champ de bataille. Quant aux nouvelles recrues, elles ne m’accordent un peu de respect que parce que j’ai ces deux horreurs dans le dos. Ces choses qui ne sont pas moi, et que j’ai obtenues en faisant inutilement couler du sang… Il laissa échapper un rire amer. Toujours est-il que… Je m’étais spécialisé dans l’espionnage, et ai donc appris à les dissimuler. Maintenant, je les garde systématiquement hors de vue, même si je ne quitte pas mes quartiers. D’ailleurs, étant donné que nous serons très certainement amenés à nous voir régulièrement, il lui fit à nouveau face, si vous le désirez, je pourrai vous apprendre à les camoufler.

Atharaxya resta silencieuse un moment. Pouvait-elle décemment exhiber son appartenance à l’armée Brâkmarienne, notamment vis-à-vis de sa famille, de ceux qui connaissaient son histoire ? Que penseraient-ils d’elle ? Elle se trouverait bien bête de devoir expliquer son état… D’autant plus qu’elle attirerait l’attention des recrues Bontariennes, qui se feraient un plaisir de l’abattre. Oui, savoir dissimuler ses ailes lui serait grandement utile… Le maréchal, reprenant la parole, la sortit de ses pensées.

- Mais pas maintenant. Il faut attendre que les plaies cicatrisent. Et vous avez besoin de vous reposer, vous semblez épuisée. Restez ici aussi longtemps que vous le souhaitez. Dès que vous irez mieux, j’enverrai une patrouille pour vous escorter jusque chez vous. Pour l’heure, si je peux vous être utile en quoi que ce soit, n’hésitez pas, je serai au bout du couloir.
- Mais je…

Il avait ramassé sa cape et son plastron et se tenait à nouveau face à elle. Ses ailes avaient déjà disparu.

- En fait je… J’aimerais prendre un peu l’air…
- Bien sûr, faites ce que vous voulez. Cependant, si je peux me permettre un conseil, ne vous aventurez pas trop loin, il est tard…

Il eut un large sourire et sortit de la pièce. Atharaxya demeura prostrée pendant quelques secondes, puis, ayant rattaché son bandeau dans ses cheveux, se leva et quitta la pièce à son tour. Dans les couloirs, elle croisa quelques recrues, ne prêtant aucune attention à leurs sifflets, interjections indécentes et autres remarques sur l’injustice qui faisait que les plus belles femmes étaient toujours réservées aux chefs.

L’air frais, presque glacial, de la nuit, enserra son corps jusqu’aux os. Elle fit quelques pas au hasard, à nouveau replongée dans ses pensées. Quelques heures auparavant, elle avait passé les portes de Brâkmar avec la ferme intention d’en intégrer les troupes, se frayer un chemin jusqu’à celui qui avait souillé sa famille, lui planter une dague dans le cœur, et finalement disparaître. Elle avait même mis de côté une somme de kamas assez conséquente, afin de négocier sa désertion. Et il s’était finalement avéré qu’elle ne pourrait jamais revenir sur sa décision, que son destin serait éternellement lié à celui de la cité sombre. De surcroît, elle ne rencontrerai très probablement jamais ce fameux général… La vie est parfois bien cruelle… Toutefois, tout n’était pas tellement noir. Elle avait tout de même fait la connaissance du seigneur Delroën qui, contrairement aux autres gardes de l’armée qu’elle avait pu rencontrer, était raffiné, respectueux et attentionné… Ou intentionné…

La jeune femme s’arrêta brusquement, abasourdie. La réalité venait de tomber comme un véritable couperet. Se pourrait-il que… ? Il semblait pourtant si… parfait. Trop peut-être… Certainement, même. Il était impossible qu’il ait agi ainsi sans la moindre arrière-pensée. Impossible que sous cette apparente perfection ne se dissimule aucune faille, aucune facette obscure. Il lui fallait partir, et au plus vite.

Atharaxya se hâta de retourner dans les quartiers du maréchal, récupéra son sac, qui était posé au pied de la table près du lit, sur laquelle était toujours posé le bouquet de roses carmin. Elle sortit en claquant presque la porte, ne remarquant même pas que les draps souillés de son sang avaient été remplacés par de nouvelles étoffes pourpres. Elle se dirigea d’un pas preste vers la sortie de la ville, veillant à éviter les patrouilles qui faisaient leurs rondes. Ayant passé les fortifications, elle marqua une pause. Son dos recommençait à la faire souffrir, et elle avait déjà le souffle court. Il lui serait très certainement impossible de rejoindre Madrestam, et les quartiers de l’Ordre, à pieds. Elle dut donc se résigner à utiliser un moyen plus rapide mais plus éprouvant. Farfouillant dans son sac, elle en sortit une petite fiole orange, qu’elle porta à ses lèvres. Un nouveau tourbillon argenté s’éleva autour d’elle, l’emporta dans sa course, la secouant de toutes part, pour finalement la déposer sur le seuil de la taverne de l’Ordre. Gardant les yeux clos, la jeune femme tituba plus qu’elle ne marcha jusqu’au premier étage, puis jusqu’à la cinquième porte à droite. Les quartiers de Belomen, que ce dernier lui avait confiés jusqu'à son retour. Les Chevaliers étant de plus en plus nombreux, et la place limitée, elle ne s’était pas vu attribuer sa propre chambre, et avait donc élu, provisoirement, domicile dans celle-ci. Elle avait fini par s’habituer à la petite pièce et s’y sentait comme chez elle. Elle poussa la porte, ne s’étonnant pas qu’elle ne soit pas verrouillée. Le sang lui battait à nouveau les tempes, elle avait de plus en plus de mal à respirer, et les plaies dans son dos semblaient s’être rouvertes. A tâtons, elle se traîna lentement jusqu’à la couronne du Wa Wabbit qui trônait dans le coin le plus reculé de la pièce. Elle s’y laissa tomber, roula sur le côté et sombra dans les méandres de l’inconscience.

Se rendant à peine compte qu’elle s’était blottie contre quelque chose de doux, de tiède.

Si les corps avaient une conscience, celui d’Atharaxya aurait réagi immédiatement en entrant en contact avec autre chose que le velours orangé du coussin. Il aurait perçu la sensation agréable à laquelle il était confronté, de la douceur parcourant chaque fragment de peau à la tiédeur l’enlaçant irrésistiblement.

Si les corps avaient une mémoire, le sien aurait eu en cet instant la réminiscence de quelques heures passées en deçà de toute réalité, baigné dans la même douceur, dans la même chaleur. Lui seraient revenues en mémoire ces secondes clandestines, parcelles de délices dérobées à la raison dans cette pièce, dans ce lit, dans ces bras. Ces instants que la jeune femme avait tâché depuis des jours, des mois, des éternités, d’enfouir au plus profond de son âme, comme autant de souvenirs qui demeureraient isolés, exceptionnels, uniques.

Seulement, mémoire et conscience sont les privilèges accordés à l’esprit, et celui d’Atharaxya était bien trop loin pour s’en soucier.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Lun 4 Jan - 21:36

- Mais je te dis que le Minotoror est plus fort que le Dragon Cochon ! Faut être complètement abruti pour pas s’en rendre compte !
- Moi j’te dis que t’as tort ! C’est le Dragon Cochon le plus fort ! Parce qu’il est à moitié Dragon !
- Espèce de…

Quelque chose bougea sous une couverture, se tournant et se retournant nerveusement. Puis une tête en sortit, ou du moins pouvait-on deviner une tête sous l’amas de cheveux turquoise.

- Grmblll…

Atharaxya ouvrit péniblement les yeux, ces derniers s’habituant difficilement à la clarté diurne. Elle resta immobile quelques instants, à fixer la plafond, puis se redressa et balaya la pièce du regard. Rien n’avait bougé, tout était, plus ou moins, à sa place, il régnait toujours dans la petite chambre cette atmosphère douce mais empreinte d’une certaine tristesse, comme s’il y manquait quelque chose. Au loin, on entendait vaguement le brouhaha du marché aux poissons, et le ronronnement continu des vagues venant s’éclater sur les quais de Madrestam. Dans le couloir, on pouvait entendre Kimmox et Mahad se chamailler. C’était un matin comme les autres dans les quartiers de l’Ordre.

La jeune femme hésita longuement entre profiter de la douceur et de la chaleur de son alcôve pendant encore quelques minutes, quelques heures, ou la quitter et aller prendre l’air sur les quais. Le grognement qu’émit son ventre décida à sa place. La faim la tiraillait. Combien de temps était-elle restée à dormir ? Elle se leva, prenant garde à ne pas toucher Tuin qui dormait encore, sur le sol au pied du lit.


La Sacrieuse se dirigea vers l’escalier au bout du couloir, ne prêtant guère attention aux deux Chevaliers, qui avaient stoppé leur querelle le temps de la regarder passer, la bave au coin des lèvres. Elle descendit sans bruit dans la taverne déserte et se servit un bol de Lailait. Elle s’assit près d’une fenêtre et son regard se perdit dans le vide. Il régnait dans son esprit une confusion des plus parfaites. Elle avait l’impression de sortir d’un très long sommeil, où les frontières entre rêve et réalité étaient des plus floues. Qu’avait-il bien pu se passer… ? Ou ne pas se passer…

Elle fut sortie de sa torpeur par le Tavernier qui venait de rapporter un tonneau de bière, et, et maugréait sur l’état déplorable de « son » comptoir.

- S’pas possible ça, vous pouvez pas laisser vos affaires traîner ailleurs ? Hé, la sauvage, tu pourrais débarrasser c’bazar, j’ai autre chose à faire moi !

Atharaxya tourna la tête en direction de son interlocuteur, prête à lui envoyer une réponse cinglante. L’entente entre les deux individus n’avait jamais été des plus cordiales, le Pandawa exposant clairement ses intentions lubriques à l’égard de la moindre jeune femme qui passait à l’horizon. La Sacrieuse n’ayant que trop fréquenté et supporté ce genre d’individu, elle avait toujours été glaciale avec lui, et leurs échanges se résumaient au strict minimum, avec toujours un fond d’animosité. Elle s’apprêtait, donc, à lui lancer une remarque acerbe, mais elle focalisa son attention sur l’objet du mécontentement du Pandawa : un paquet posé sur le comptoir. La jeune femme le saisit et retourna à sa place, ne prêtant guère attention aux allusions graveleuses que le Tavernier risqua.

Elle observa avec attention le paquet, emballé dans du papier de soie. Un petit carton était posé dessus, auquel était liée, par un ruban pourpre, une rose carmin. Atharaxya parcourut les quelques lignes qui y étaient tracées. L’écriture était fluide, les lettres tracées à l’encre noire, probablement de Kralamoure.

« A l’attention de la Sacrieuse à peau d’albâtre.
Avec mes plus sincères excuses,
D. de Benhetor »


Perplexe, la jeune femme défit le paquet, et constata qu’il contenait une cape soigneusement pliée. Elle la déplia et, d’un seul coup d’œil, reconnut sa cape en laine de Minotoror. Les différents accrocs et trous qu’elle avait pu porter auparavant avaient été soigneusement reprisés, mais c’était bien elle. Un imperceptible sourire se dessina sur ses lèvres. Puis elle sentit une douleur lancinante dans son dos, et tout lui revint en mémoire. Brâkmar. La milice. Les soldats. Le parchemin. Le quartier des bijoutiers. Une déchirement dans son dos. Puis le trou noir. Puis son réveil dans les quartiers de ce maréchal de l’armée Brâkmarienne, trop parfait pour être vrai. Ainsi, tout avait bel et bien eu lieu… La jeune femme fut à nouveau tirée de ses pensées.

- Alors comme ça madame la pâlotte a un prétendant qui lui offre des cadeaux ? Et pourquoi que j’aurais pas ma chance moi ? J’suis pas assez bien pour toi, c’est ça ?
- Ah ben tu vois, tu peux faire preuve d’intelligence parfois ! rétorqua-t-elle en posant son bol sur le comptoir. Tu progresses, c’est bien !

Atharaxya enfila sa cape, réagissant à peine à la complainte de ses omoplates lorsqu’elle entra en contact avec ses ailes, et sortit. Le soleil, qui avait déjà parcouru une grande partie de sa course, avait eu peine à réchauffer l’atmosphère. Le vent marin soufflait déjà, s’engouffrant dans les ruelles du port, balayant les quais. La jeune femme s’enroula dans sa cape, retrouvant avec satisfaction la douceur et la chaleur de la laine sur sa peau nue, et fit quelques pas sur les pavés. Elle marcha ainsi sans but, se protégeant tant bien que mal des bourrasques de vent, jusqu’à rejoindre le vieux phare dont la lumière avait déjà commencé sa ronde sans fin. Elle s’assit à même le sol, adossée aux pierres sculptées par les embruns. Dans sa main, elle tenait toujours la rose pourpre qui accompagnait le colis. Elle fit tourner la tige entre ses doigts, prêtant peu d’attention aux petites éraflures que les épines pouvaient laisser sur sa peau.

Puis son esprit s’envola à nouveau, loin du port, de ses pêcheurs et de ses crabes. Ses pensées étaient tournées vers celui qui, alors qu’elle n’était probablement que le cadet de ses soucis, une recrue parmi tant d’autres, s’était donné la peine de prendre soin d’elle, et de lui faire parvenir la cape que, dans la précipitation, elle avait laissé sur place. Alors qu’elle était partie sans dire un mot, sans même le remercier, il semblait ne pas lui en tenir rigueur. L’avait-elle mal cerné ? L’avait-elle jugé trop rapidement ? Selon toute vraisemblance, il était différent des autres hommes qu’elle avait pu rencontrer auparavant, différent même de la plupart des soldats brâkmariens. Lui aussi semblait vivre avec un certain fardeau, un mal-être qui le suivait perpétuellement. Il lui avait parlé sans tabou de son passé pénible, de ce quotidien qu’il supportait à peine, de cette culpabilité qui pesait sur ses épaules à chaque instant. Il semblait comprendre son état, et lui avait même proposé de, sans mauvais jeu de mot, la prendre sous son aile. La question était de savoir pourquoi… Pourquoi elle et pas une autre ? Après tout, elle n’était certainement pas la seule recrue à s’engager sur un coup de tête, sans réfléchir aux conséquences.

Les oreilles d’Atharaxya frémirent, la sortant de ses rêveries. Elle avait entendu un bruit, à peine perceptible, mais elle l’avait bel et bien entendu, elle en était sûre. Aux aguets, elle se retourna et scruta les alentours. Rien. Un nouveau bruissement se fit entendre, plus près d’elle cette fois. Elle concentra son attention sur la zone d’où semblait provenir le bruit. Toujours rien. Puis quelque chose sembla bouger dans ce rien, et une voix brisa le thème continu des vagues. Une voix presque familière.

- Excusez mon intrusion, mais je…
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Dim 17 Jan - 13:58

Une silhouette se dessina enfin, comme surgie de nulle part, enroulée dans une cape noire. Atharaxya eut un mouvement de recul. Puis des mains sortirent de sous la cape et rabaissèrent le capuchon, dévoilant une peau hâlée, des oreilles pointues et une chevelure de jais ramenée en arrière. Un sourire se voulant rassurant se dessina sur ce visage.

- Veuillez m’excuser, je ne voulais pas vous effrayer. C’est vrai que j’ai l’habitude de me déplacer à couvert, et j’oublie parfois que cela peut surprendre les gens.
- Euh, je…
- Je ne vous dérange pas j’espère ? Je vous ai d’abord cherchée au quartier général de votre Guilde, et une disciple d’Osamodas m’a dit que vous seriez peut-être ici. Mais si ma présence vous indispose, je…

Atharaxya hocha la tête en signe de dénégation. Elle se retrouvait à nouveau en face de lui, et incapable de prononcer la moindre parole. Il s’était donc déplacé lui-même pour venir la voir… Il était à la tête d’un certain nombre d’hommes, il aurait pu envoyer n’importe qui à sa place. Il avait pourtant fait le voyage lui-même. A nouveau, l’esprit de la jeune femme était envahi par un seul mot… Un mot qui était sur le point de franchir ses lèvres lorsque son interlocuteur reprit la parole.

- Je vois que ma missive vous est bien arrivée…

Elle releva la tête et son regard croisa celui d’émeraude du Sacrieur. Bien malgré elle, elle frissonna de toutes parts. C’était de ces regards qui semblent sonder le plus profond de votre âme, demeurant toutefois emplis d’une indescriptible tendresse. La jeune femme voulut fuir ce regard, mais s’en avéra bien incapable. Tentant en vain de dissimuler son malaise, elle bafouilla :

- Euh je… Oui… Merci…
- J’avais espéré vous la remettre en main propre, mais vous avez quitté Brâkmar si rapidement l’autre jour… Je suis certain que vous avez une excellente raison, si toutefois j’en suis la cause, je tiens à vous présenter mes plus sincères excuses. J’ai peut-être été maladroit, mais je n’ai jamais eu l’intention de vous froisser de quelque manière que ce soit.

Atharaxya croyait à nouveau rêver. Cet être si charismatique, si raffiné, qu’elle pensait avoir imaginé dans les délires causés par la douleur et la fièvre, existait bel et bien, et se tenait à nouveau en face d’elle, à à peine quelques pas.

Se rendant enfin compte qu’un silence gêné s’était installé entre eux (depuis combien de temps ?) elle se hâta de bégayer :


- Je euh… Non, vous n’y êtes pour rien… Excusez-moi d’être partie sans dire un mot, c’était… incorrect de ma part.

Elle avait à nouveau baissé la tête, penaude, et fixait les pavés du regard. Delroën tendit une main vers elle, effleura son menton, l’incitant à relever la tête. Il affichait un sourire franc.

- Ce n’est rien. C’était surtout risqué de faire un tel trajet dans l’état dans lequel vous vous trouviez. J’aurais pu m’inquiéter pour vous, vous savez !

Son sourire était devenu enfantin. Il avait cependant, une fois de plus, outrepassé la barrière qu’Atharaxya érigeait autour d’elle, ne supportant que trop mal le moindre contact physique avec un inconnu. Elle eut un mouvement de recul et lui jeta un regard noir.

- Arrêtez votre baratin ! Je ne suis qu’une recrue parmi tant d’autres, de l’espèce que vous méprisez tant. De la chair à canon, rien de plus !
- Je suis navré de constater que vous pensez cela… Son sourire s’était totalement évaporé. Et d’autant plus désolé que c’est probablement mon attitude et mon discours lors de notre première rencontre qui vous ont amenée à de telles conclusions. Vous faites cependant erreur, je…
- Ne cherchez pas à vous justifier ! Et.. Partez !
- Entendu… Vous avez certainement raison, je serai plus utile à Brâkmar. Je suis cependant rassuré de voir que vous vous êtes quasiment remise de votre enrôlement. Et je dois avouer que… Il balaya les alentours du regard, un léger sourire aux lèvres. Cela m’a fait plaisir de revoir Madrestam, cela faisait longtemps que je n’avais pas eu l’occasion d’y passer quelques jours. J’espère toutefois avoir, un jour ou l’autre, le plaisir de recroiser votre route.

Il esquissa une gracieuse révérence et, ayant à nouveau dissimulé sa tête sous le capuchon noir, il fit demi-tour et s’éloigna. Après quelques pas, il s’arrêta et prononça, à demi-voix, quelques mots qu’Atharaxya perçut néanmoins très distinctement.

- Prenez soin de vous…

Son image s’estompa peu à peu, puis disparut.

Atharaxya resta plantée là quelques instants, comprenant difficilement ce qui venait de se passer. Sa propre attitude l’avait surprise. Après tout, Delroën avait pris soin d’elle et s’était toujours montré plus que correct à son égard. Sa réaction pour le moins vive et agressive n’était absolument pas justifiée, et l’aurait probablement blessé. Il semblait cependant l’accepter comme telle, et était parti sans demander plus d’explications… C’est que, au bout du compte, elle devait, effectivement, représenter bien peu pour lui…

La jeune femme secoua vivement la tête.


- T’façons j’ai pas besoin de lui… Il peut rien pour moi !

Laissant tomber la rose pourpre qu’elle tenait encore dans ses mains, elle fit quelques pas et alla s’asseoir sur la berge, les pieds se balançant dans le vide, à quelques centimètres de l’eau. L’eau qui renvoya à la jeune femme sa propre image, celle d’une disciple de Sacrieur dans la fleur de l’âge, à la peau d’albâtre, aux cheveux céruléens, et…

Elle fut tirée de ses pensées par un bruit de métal derrière elle. Se retournant, elle vit trois silhouettes qui l’entouraient, dagues et épées dégainées, arborant fièrement de grandes ailes à plumes…


- Hrumpf… En fait je crois que je vais avoir besoin de lui…

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Dim 24 Jan - 14:20

- Allez petite, sors de là, c’est l’heure ! T’es restée ici suffisamment longtemps !


L’Enutrof inséra dans la serrure attaquée par la rouille et la crasse une des innombrables clés qui peuplaient son trousseau. Il dût s’y reprendre à deux fois avant de réussir à déclencher le mécanisme et pour que la porte cède enfin, dans un grincement des plus sinistres. La silhouette dont nul n’aurait su déterminer, des années ou des couloirs étroits de la geôle, lequel avait eu le plus d’emprise sur l’étiolement, lui fit signe de la suivre. Elle clopina le long des coursives, les clés soigneusement attachées à sa ceinture ponctuant chacun de ses pas dans un cliquetis presque joyeux, comparé à l’obscurité et l’humidité qui avaient pris possession des lieux, et aux clameurs des occupants des diverses cellules devant lesquelles ils passaient. Enfin, après un enchaînement interminable de couloirs et d’escaliers, on pouvait sentir un courant d’air frais, et deviner, à quelques mètres, la lumière du jour.


- Et voilà, la p’tite dame est libre ! Merci d’être passée nous voir, et à très bientôt, j’espère !

Le corps rabougri, qui lui avait jusque là toujours tourné le dos, lui fit soudain face, arborant un sourire à vous glacer le sang, témoignant ostensiblement du plaisir que retirait l’Enutrof de son rôle de cerbère sinistre. Puis il repartit dans les méandres sombres et moites des catacombes de Bonta, le bruit de ses clés résonnant encore bien après que son ombre ait disparu au détour d’un couloir.

Clic… Clic… Clic… Clic… Clic…

Atharaxya frissonna. Le souvenir de ces quelques heures passées dans les cachots de Bonta, et surtout du sourire sardonique du lugubre gardien, ne l’avait pas quittée une seconde depuis qu’elle en était sortie. A peine avait-elle recouvré la lumière du jour qu’elle avait avalé une potion rouge, et s’était retrouvée instantanément devant les portes de Brâkmar. Elle avait hésité quelques instants à passer les fortifications de la cité, et avait finalement rebroussé chemin. Elle errait ainsi dans le Cimetière des Torturés, traînant son corps meurtri, son âme derrière elle. Bien qu’elle ait, au cours du temps, appris de nombreuses techniques de combat et maîtrisé la plupart des arcanes qui étaient accordées aux adorateurs de Sacrieur, elle n’était pas de taille à faire face à trois guerriers armés jusqu’aux dents, les yeux injectés de sang, la bave leur coulant presque à la commissure des lèvres à la simple idée de « massacrer du rouge ». Trois contre une… Tout s’était passé très rapidement, elle avait tenté de lutter comme elle le pouvait, en vain. Elle s’était retrouvée enfermée dans les sous-sols de la cité des Anges, lesquels étaient aussi sépulcraux que les quartiers les plus mal famés de son ennemie séculaire.

Malgré la présence d’une infime partie des pouvoirs de Sacrieur dans ses veines, qui lui conférait une capacité de régénération à faire pâlir le plus fidèle et le plus zélé disciple d’Eniripsa, le corps de la jeune femme portait encore quelques traces des coups de dagues et d’épées qu’elle avait reçus. Chaque mouvement étant pour elle une torture presque insoutenable, elle avait fini par accorder une pause à ses membres endoloris, et s’était assise sur le sol, adossée à une tombe dont l’occupant avait dû sombrer dans l’oubli collectif depuis des décennies. Mêlé au souvenir du bruit des clés du geôlier, le cliquetis d’un Chafer qui passa non loin de la jeune femme l’avait tirée de ses rêveries tourmentées.

Son regard de nacre balaya les alentours. Le Cimetière des Torturés, région du monde des Douze où les simples concepts de soleil et de chaleur semblaient anachroniques. Les lieux étaient perpétuellement plongés dans l’obscurité, mis à part les fanaux qui brûlaient continuellement, comme pour guider des aventuriers égarés. Des aventuriers qui avaient déserté les lieux depuis bien longtemps, ayant sans grand’peine renoncé à honorer la mémoire de l’arrière-arrière grand-mère. C’était désormais devenu le territoire de fantômes et Chafers en tous genres, qui prenaient un malin plaisir à effrayer les guerriers les plus hardis qui, cherchant peut-être un accès à Brâkmar, osaient passer les grilles du sanctuaire. Les nouveaux autochtones semblaient pourtant passer à côté d’Atharaxya sans la voir ; son allure cadavérique les amenaient peut-être à penser qu’elle était des leurs, ou du moins ne tarderait pas à l’être…

- C’est ce qui finira par arriver, si je me débarrasse pas rapidement de ces horreurs… Toutes les nouvelles recrues de Bonta vont se passer le mot, et me tomberont dessus au moment où je m’y attendrai le moins… Elle poussa un soupir las. Qu’est-ce que j’ai fait… ?
- Merveilleuse nuit pour des remords, vous ne trouvez pas ?

Le cœur de la jeune femme fit un bond dans sa poitrine. Elle regarda autour d’elle et distingua bien vite une silhouette qui se tenait juste en face d’elle.

- Delr… Seigneur Benhetor… Elle se leva d’un geste et, manquant de perdre l’équilibre, prit appui sur la sépulture rongée par la mousse. Qu’est-ce que vous faites là ?
- Moi aussi, je suis ravi de vous revoir, lança-t-il dans un sourire. Je me suis laissé dire que vous aviez eu quelques… soucis, dirons-nous, avec des recrues de Bonta.
- Vous envoyez des espions à ma poursuite ou quoi ?
- Je voulais simplement m’assurer que vous alliez bien, poursuivit-il, ne relevant pas la remarque cinglante de son interlocutrice. Je sais à quel point un séjour dans les ergastules bontariennes peut être éprouvant.
- Mais vous… Comment…
- Le gardien est un vieil ami. Il était en charge des prisons de Brâkmar fut un temps, mais a fini par passer de l’autre côté des grilles, l’offre du seigneur Amayiro étant plus alléchante. Il eut un petit rire. On ne change pas un disciple d’Enutrof !
- Vous… Ami avec cet énergumène… ?
- Oh rassurez-vous, il n’est pas aussi méchant qu’il n’en a l’air. C’est son statut qui le pousse à adopter cette attitude effrayante. Mais dans le fond, c’est un homme bien ! Il marqua une petite pause. C’est d’ailleurs lui qui m’a fait part de votre présence dans son secteur.
- Mais vous… Vous vous êtes tous ligués contre moi ou vous…
- Enfin, peu importe… Il franchit les quelques pas qui les séparaient. Comment vous sentez-vous ?
- Ben je euuh… Bizarre… Ca fait mal…
- C’est vrai qu’ils n’y sont pas allés de main morte. Il observait les plaies de la jeune femme, se tenant à une distance suffisante pour ne pas l’indisposer. Si je puis me permettre, vous avez une constitution assez exceptionnelle ; tout le monde ne serait pas sorti indemne de telles blessures.
- Mouais…

Voyant que la Sacrieuse présentait des signes flagrants de malaise, il s’écarta un peu et s’appuya, lui aussi, à la tombe. Un silence gêné s’installa entre eux, chacun semblant attendre que l’autre prenne la peine de le briser. Ils finirent par reprendre la parole en même temps.

- Je…
- Je…
- Allez-y…
- Non, honneur aux dames.
- Je… Elle prit une profonde inspiration et, ne quittant pas le sol des yeux, déclara. Je… Non, rien…

Atharaxya se gifla mentalement. C’est pourtant pas compliqué ! Un seul mot, deux à la rigueur, et l’affaire est réglée… Va vraiment falloir que tu revoies ton orgueil à la baisse !

Soudain, un orage éclata. S’il était utopique de vouloir discerner le moindre nuage sombre dans le firmament, ce dernier arborant éternellement un manteau noir, il eût été possible d’entendre l’orage rôder dans les parages. Tous deux étaient si préoccupés qu’ils n’avaient pas entendu le tonnerre gronder et s’approcher dangereusement. En quelques secondes, la jeune femme fut trempée jusqu’aux os, et ses cheveux imbibés de pluie lui collaient au visage. Ne contrôlant pas son corps affaibli, elle commença à grelotter. Dans un geste lent, Delroën tendit son bras gauche dans sa direction, déployant un pan de sa cape pourpre, une lueur de bienveillance teintant toujours ses yeux d’émeraude. Ne se laissant pas le temps pour la moindre réflexion superflue, Atharaxya s’y glissa et se blottit contre la peau cuivrée du Sacrieur, tentant d’en retirer le plus de chaleur possible. Ce dernier referma son étreinte, les protégeant tant bien que mal du courroux céleste. Se serrant contre le torse musclé du maréchal, son propre corps toujours secoué de tremblements, la jeune femme prononça, à demi-voix, ce mot qui avait eu tant de mal à franchir ses lèvres quelques instants auparavant :

- Pa… Pardon…

Le Sacrieur ne fit pas la moindre remarque et se mit en marche, soutenant par les épaules la jeune femme qui, toujours agrippée à son interlocuteur, manquait de trébucher tous les deux pas. Bravant ainsi la pluie, qui ne semblait pas d’humeur à faiblir, ils se rendirent à la Milice de Brâkmar.

- Encore elle ? ! Mais s’pas possible un boulet pareil ! Seigneur Benhetor, si j’peux me permettre, vous devriez pas vous occuper d’elle, elle va nous attirer que des enn…
- Ce que vous pouvez vous permettre, c’est surtout de retourner à votre poste et vous mêler de ce qui vous regarde !
- Faut pas vous énerver comme ça m’sieur Benhetor, j’voulais juste…
- Peu importe ce que vous vouliez. Le jour où j’aurai besoin de votre avis pour décider comment gérer les troupes, je ne manquerai pas de vous faire signe. Pour l’heure, du vent !

Atharaxya, toujours à moitié ensevelie sous la cape pourpre, n’osa souffler mot ni même relever le regard. Elle pouvait sentir la rage qui avait envahi Delroën à l’instant même où ils avaient passé les portes de la Milice et, au fond, craignait de prendre « une balle perdue ». Elle se laissa guider jusqu’au dernier étage de la tour ; les quartiers du maréchal. Ce dernier la déposa délicatement dans un fauteuil près de la cheminée où crépitait un feu qui, après la pluie glaciale, semblait une bénédiction. Puis il lui tendit une couverture, dans laquelle elle s’enroula sans faire de manières. Le disciple de Sacrieur ne tarda pas à revenir avec deux bols fumants, d’où s’échappaient des effluves de menthe. Tenant la tasse dans le creux de ses mains, espérant les réchauffer, la jeune femme demeura silencieuse quelques instants. Puis, relevant les yeux de son breuvage, elle constata que Delroën s’était assis en face d’elle, à même le sol, et contemplait le ballet des flammes. Des ombres dansantes se dessinaient sur les reliefs de sa peau, variant au gré de sa respiration régulière. De ses cheveux d’ébène, que la pluie n’avait pas épargnés, s’échappaient quelques gouttes d’eau, qui se faufilaient le long de son dos ou de son torse. Ce torse qu’Atharaxya avait effleuré, contre lequel elle s’était blottie sans réfléchir, un geste dont la réalité lui apparaissait soudain, à la lueur vacillante du feu. La jeune femme frissonna, tirant Delroën de ses pensées.

- Quelque chose ne va pas mademoiselle ? Il sembla, au regard qu’Atharaxya portait obstinément sur le sol, deviner ce qui la tracassait. Oh… Veuillez excuser ma tenue, il est vrai que je…

Posant son bol sur le sol, il se leva avec hâte, vraisemblablement dans l’intention d’aller trouver quelque chose de seyant à jeter sur son dos.

- Non, non, je… Pas de problème… C’est juste que je… ‘fin… Excusez-moi pour mon attitude… désinvolte de tout à l’heure.
- Il n’y a pas de problème, rassurez-vous… Du moins en ce qui me concerne… Il se rassit, lui faisant face. J’ai cru comprendre que vous ne supportiez pas très bien la proximité physique ?
- Non, je… Effectivement.
- Il semblerait que vous soyez en progrès alors ! Il éclata d’un rire cristallin, qu’il stoppa net en constatant que la jeune femme ne semblait pas apprécier la plaisanterie. Enfin, si vous préférez, nous pouvons oublier cet épisode, malgré son caractère, ma foi, fort agréable.
- Je hem… Moui…
- D’ailleurs, j’auras une faveur à vous demander.
- Mmmh.. ? Elle tâcha de relever les yeux vers son interlocuteur.

Delroën afficha un nouveau sourire où charme et bienveillance semblaient en parfait accord, et reprit :

- Et bien il se trouve que… J’ignore toujours votre nom.
- Oh, euh… Atharaxya… Simple chevalier de Mystra.
- Atharaxya… Voilà un nom qui vous va à ravir… Vos parents ont été très clairvoyants !

La jeune femme eut un sourire gêné. Ses parents… Son existence reposait sur tellement de mensonges qu’elle en arrivait à douter de la véracité de ce qu’Elfythalia lui avait présenté comme la « vérité ». S’ils avaient menti jusque là, ils auraient tout aussi bien pu inventer un nouveau boniment… Ainsi, le terme de « parent » ou même de « famille » lui étaient devenus presque étrangers, de même que ceux qui les incarnaient. Elle était désormais seule, sans ancêtres, et sans descendance… Un mouvement de Delroën sortit la Sacrieuse de ses pensées. L’homme s’était relevé et reprit la parole :

- Bien, je pense que je vais vous laisser vous reposer, vous semblez épuisée. Il me semble que votre guilde dispose de quartiers en Brâkmar. Si vous le souhaitez, je peux vous faire escorter jusque là bas. Sinon, vous pouvez tout aussi bien rester ici.

Epuisée, elle l’était, tant par le combat contre les ailes à plumes que par les heures passées dans les sordides geôles de leur cité. Quant à aller se réfugier dans le pied-à-terre de l’Ordre dans la ville sombre… Nul doute que Panto était déjà en très bonne compagnie à cette heure avancée de la nuit, mieux valait ne pas faire intrusion dans sa garçonnière.

Une nouvelle fois, le Sacrieur mit fin aux réflexions de la jeune femme.


- Quoique vous décidiez, passez me voir avant de vous enfuir. Je serai à la salle d’armes.

Il saisit délicatement la main d’Atharaxya et y déposa un baiser. Puis il quitta la pièce, laissant la jeune femme à son émoi.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Sam 8 Mai - 1:26

Encore une belle journée touchait à sa fin, baignant le port dans une lumière crépusculaire orangée. Une légère brise agitait la cime des quelques arbres environnants, le bruissement des feuilles venant s’ajouter au clapotis des vagues et aux pleurs des goélands.

Atharaxya était assise sur un rocher, ses jambes pendant à quelques centimètres de l’eau, les vagues les plus importantes venant effleurer ses pieds. Si tant est que l’on puisse parler de vagues, au vu du calme qui régnait sur l’étendue scintillante qui s’offrait à ses yeux.


Doooooooooonnnng… Doooooooooonnnng …

Le beffroi nouvellement érigé à Madrestam rythmait désormais la vie des villageois et aventuriers de passage. Un mécanisme sophistiqué, mu par le pouvoir de Xélor lui-même, à en croire les érudits, égrenait ainsi chaque seconde nuit et jour, émettant, vingt-quatre fois dans la journée, un vacarme assourdissant pour qui n’y est pas habitué, autant dire tout le monde. Si cela n’avait lieu que la journée, passe encore ! Mais voilà que ce maudit système fonctionnait aussi la nuit ! Ou du moins avait-il fonctionné les deux ou trois premières nuits. Le préposé au vacarme, fût-ce Xélor en personne, s’endormait-il, ou était-il ligoté par des mains anonymes mais néanmoins bienfaisantes, peu importait. Le village retrouvait son calme d’antan une fois la nuit tombée, et chacun avait pu retrouver un sommeil entier et bénéfique. Mais pour l’heure…

Doooooooooonnnng… Doooooooooonnnng…

La jeune femme semblait ne pas entendre le boucan environnant. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis sa première rencontre avec le seigneur Delroën. Elle avait fini par accepter de suivre son enseignement, et maîtrisait désormais l’art du camouflage presque à la perfection. Du moins arrivait-elle à dissimuler ses ailes de la vue d’autrui, et notamment de celle des Bontariens assoiffés de sang. C’était, à dire vrai, tout ce qu’elle attendait de son apprentissage. Le Maréchal, féru de potions et philtres en tous genres, lui avait cependant enseigné des techniques plus pointues, bien que souvent inutiles, permettant notamment de prendre l’apparence d’un rocher, ou d’une poubelle. Tu parles d’un savoir passe-partout ! Mais c’était, selon lui, une étape nécessaire avant de maîtriser l’invisibilité totale, et, bien qu’elle soit plutôt forte tête de nature, jamais Atharaxya ne se serait permis d’aller à l’encontre des propos de son maître d’armes. Non pas que le seigneur de Behnetor soit un tyran, mais il inspirait un respect qui poussait à, quand il avait raison, fermer son clapet et obéir.

Doooooooooonnnng…

Le cinquième coup fut le bon, la jeune femme sortit enfin de sa torpeur, revenant peu à peu à la réalité. Et au choix qu’elle devait faire. Quelques heures auparavant, à la fin de la séance d’entraînement, Delroën lui avait demandé une faveur.

J’imagine que vous avez certainement d’autres choses à faire mais… Ce soir, Oto Mustam organise une réception en ville, de ces rassemblements mondains parfaitement ennuyeux auxquels mon statut m’oblige à assister. Toutefois, j’aimerais beaucoup que vous acceptiez de m’y accompagner. Vous savez à quel point j’ai l’administration de cette ville en horreur, et… Au moins, je serai sûr d’être en bonne compagnie…

Sa demande avait laissé Atharaxya pour le moins perplexe. Delroën était de ces hommes qui pouvaient avoir n’importe quelle femme à leur bras, et c’est elle qu’il souhaitait avoir auprès de lui ce soir-là. Sa requête tenait plus de la prière que de l’ordre, elle pouvait ainsi aisément refuser. Mais quelque chose l’empêchait de donner une réponse catégorique sur le moment, elle était ainsi repartie en promettant de donner sa réponse au plus tôt.

C’était là qu’avait commencé une interminable oscillation de « j’y vais » à « j’y vais pas ». La Sacrieuse ne se sentait tantôt pas digne d’apparaître en société auprès d’un être aussi respectable et respecté que lui, tantôt elle estimait qu’après tout ce qu’il avait fait pour elle, c’était bien la moindre des choses que d’accepter de l’accompagner. Et qui sait, peut-être ne serait-ce pas si ennuyeux ?


Doooooooooonnnng…


Six heures. Il était temps de prendre une décision. La jeune femme jeta un regard autour d’elle. Dans ses rêveries, elle s’était laissée surprendre par la marée montante, le rocher sur lequel elle était perchée étant désormais entouré d’eau.

- Bon, t’as le choix… Soit la nage, soit la potion…

Dans la paume de sa main, elle fit tourner le petit flacon de verre renfermant le breuvage carmin.

- Après tout, qu’est-ce que j’ai à perdre… ? T’façons j’avais rien de prévu pour ce soir…

Prenant une profonde inspiration, elle déboucha la fiole et la vida d’un trait.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Dim 9 Mai - 20:43

- Vous avez finalement pu venir… Vous n’imaginez pas à quel point cela peut me faire plaisir.

La jeune femme sursauta. Bien que les semaines aient passé, Delroën avait gardé cette sale habitude de la surprendre au moment où elle s’y attendait le moins. En l’occurrence, elle parcourait d’un bon pas le couloir menant aux quartiers du Maréchal et n’avait, une fois de plus, pas perçu sa présence. Peut-être avait-il remarqué à quel point cela horripilait la jeune femme, ainsi continuait-il, par simple taquinerie. Atharaxya tâcha tout de même de garder son calme.

- Euh, oui, je suis là mais… hem… Elle baissa la tête, prenant conscience, trop tard, qu’elle n’avait rien de décent à se mettre sur le dos.
- Ne vous inquiétez pas, j’ai tout prévu.

Il l’accompagna jusqu’à ses quartiers, toujours éclairés par la lumière dansante d’un feu brûlant éternellement dans la cheminée.

- Mettez-vous à l’aise, Dame Faelyä va venir s’occuper de vous.
- Damfahéquoi ? Mais je…

La porte s’était déjà refermée, laissant Atharaxya seule au milieu des tentures pourpres. Elle resta plantée sur place quelques secondes, puis finit par s’asseoir sur le sol devant l’âtre. Ou du moins était-elle sur le point de le faire, quand la porte s’ouvrit avec fracas, laissant passer un amas d’étoffes de toutes les couleurs se mouvant par une magie inconnue. Des étoffes qui semblaient dotées de parole, en plus.

- S’paspossiblespaspossiblespaspossible !!

La jeune femme observa, aussi silencieuse que perplexe, le tas de soieries se diriger d’un pas décidé vers un coin de la pièce et tomber lourdement sur le sol, libérant son otage : une Enutrofette aux cheveux argentés et vêtue d’une robe rose bonbon. La petite silhouette, soufflant comme un Bouftou des cavernes enrhumé, fronça les sourcil derrière ses lunettes mal ajustées. Un sourire vint enfin éclairer son visage rubicond.

- Z’êtes mam’zelle Atharaxya, j’imagine ? Ca fait plaisir d’vous rencontrer, d’puis l’temps qu’on cause d’vous dans les couloirs ! Et ailleurs aussi, d’ailleurs ! Hihihi !

Elle s’approcha de la Sacrieuse et lui serra vigoureusement la main.

- J’m’appelle Faelyä, s’moi qui vais m’occuper d’vous faire belle pour la sauterie d’ce soir ! M’enfin, si j’puis m’permettre, y’aura pas des masses de boulot, dès qu’on vous aura débarrassée d’ces frusques ! On a pas idée d’s’habiller comme ça ! D’mon temps…

Atharaxya jeta à l’Enutrofette un regard assassin, qu’elle ne remarqua pas, étant déjà repartie cavaler dans le couloir. Elle revint quelques secondes après, dissimulée derrière un grand miroir faisant aisément deux fois sa taille, et la moitié de son poids. Elle le déposa au milieu de la pièce, tira une chaise devant et y assit Atharaxya de force.


- Allez zou, on a assez perdu d’temps comme ça ! Elle ferma la porte avec la même vigueur qu’elle avait eue pour l’ouvrir. Et qu’on nous dérange pas ! Affaires de filles !

Elle se dirigea vers l’amas de tissus qu’elle avait abandonné à son arrivée, en sortit deux types, qu’elle tendit à la jeune femme.

- Bon, vues les circonstances et vot’ cavalier, j’vous propose du noir, ou du pourpre. Pis ça mettra en valeur vot’ teint pâlichon.
- Je suis pas pâl… La jeune femme reprit son calme à temps. Mais, tous ces tissus, c’est pour… quoi ?
- Z’en avez des questions ! S’pour une robe !
- Mais je… ‘fin vous…
- Arrêtez d’dicsuter comme ça, on a pas l’temps ! Alors, quelle couleur ?
- Mmmh… Pourpre.
- J’vais voir c’que j’peux faire ! En attendant, j’vous ai fait couler un bain dans la pièce d’à côté, ‘feriez bien d’aller y faire un tour !
- Un… bain ?
- Voui, ‘savez, l’eau chaude dans une grande bassine, tout ça ! Allez zou, du vent, j’ai du travail !

L’Enutrofette poussa la jeune femme vers le mur menant à la pièce voisine et referma la porte dès qu’elle eut passé le seuil. Atharaxya, comprenant de moins en moins ce qui lui arrivait, inspecta la pièce du regard. Elle était baignée dans une espèce de brouillard chaud, des bougies, seule source de lumière, étaient disposées sur le sol le long des murs. Atha sentit des lattes de bois sous ses pieds. Elle fit quelques pas, ses yeux s’habituant peu à peu à la luminosité et au flou ambiants. Elle finit par distinguer une forme ronde, creusée à même le sol, d’où semblaient s’échapper les volutes tièdes. C’était probablement ça, ce fameux « bain » dont Faelyä avait parlé. L’idée de s’immerger dans une eau fumante sembla plus qu’étrange à la jeune femme, plutôt adepte des bains en pleine mer. Cela dit, au vu de l’activité volcanique de Brâkmar, les habitants n’avaient probablement d’autre choix que s’accoutumer à l’eau chaude. Atharaxya risqua tout de même un pied, puis l’autre, et finit par s’y plonger entièrement. Au final, si étrange que cela puisse paraître, cela n’en était pas moins agréable, loin de là. C’était, pour reprendre les termes des chamans de la nouvelle génération, « reuh-l’accent ».

- Mais s’pas possible ça !! On a pas idée d’s’endormir à une heure du banquet du seigneur Mustam ! Allez, debout là dedans !

Atharaxya sursauta. Elle était toujours au milieu de l’eau qui, par un miracle quelconque, semblait avoir gardé la même température. Ou peut-être ne s’était-il écoulé que quelques secondes depuis le moment où elle avait fermé les yeux. Elle jeta un regard vers l’origine de son sursaut. Faelyä se tenait au bord du bassin et tapait nerveusement du pied, les mains posées sur les hanches. La jeune femme baissa la tête, penaude, et sortit de l’eau, s’enveloppant de l’épaisse étoffe qui était déposée sur le sol.


- Rooh faites pas cette tête, ça arrive ! J’espère juste qu’il y aura pas d’retouches à faire, sinon on aura jamais l’temps ! Essayez-ça et v’nez m’retrouver à côté. On va avoir du boulot avec vot’ tignasse ! ‘fin on… JE vais avoir du boulot !

Elle lui tendit un morceau de tissu pourpre et retourna dans la pièce voisine. Perplexe, Atharaxya déplia l’étoffe et découvrit une robe à bretelles, dont le corset, pièces de velours habilement unies au taffetas, dont elles atténuaient avec délicatesse le moiré, était parcouru d’entrelacs de rubans noirs.

Entendant Faelyä maugréer d’impatience de l’autre côté du mur, elle écourta sa contemplation et enfila prestement la robe. La sensation du tissu à même la peau était des plus agréables. La jupe, légèrement évasée, lui descendait jusqu’aux chevilles. L’ensemble lui allait parfaitement, au centimètre près. Elle fit quelques pas jusqu’à la pièce voisine, chacun de ses mouvements s’accompagnant d’un froufroutement aérien.


- Raaaah, c’est mieux comme ça ! V’nez donc vous asseoir, qu’on mette un peu d’ordre dans cette chevelure en bataille.
- Comment avez-vous su… ‘fin, la taille, et…
- Oooh ‘savez, j’ai fait ça presque toute ma vie, on finit par avoir l’œil ! J’vous avouerais qu’un instant, j’ai eu peur d’avoir été trop économe sur l’tissu pour le bustier. Faut dire qu’la nature vous a gâtée de ce côté là, si j’puis m’permettre !

Ainsi, la vieille femme avait, à partir de simples morceaux de tissu, confectionné cette merveille, à la bonne taille qui plus est, simplement en observant celle qui la porterait ? Atha en resta sans voix. Faelyä, qui semblait ne pas supporter le silence, se remit à caqueter, tandis que, patiemment, elle démêlait l’abondante chevelure de la Sacrieuse.

- Savez mam’zelle Atharaxya, je…
- J’vous en pris, appelez-moi simplement Atha.
- D’accord mam’zelle Atha. Savez mam’zelle Atha, ça fait du bien d’voir un peu d’féminité dans l’coin. Passke d’puis qu’ma fille est partie, j’me sens seule en tant que femme.
- Vous voulez dire que…
- … passke faut pas croire, mais le p’tit Dodel, c’est un solitaire…
- Dodel ?
- Oups ! La vieille femme posa sa main sur sa bouche, feignant bien mal l’embarras. C’est le p’tit nom qu’j’ai donné à Delroën. Comprenez, j’le connais d’puis qu’il était tout gamin, j’ai été sa préceptrice. Alors ça m’fait bien marrer de l’voir s’faire appeler Seigneur Delroën. D’ailleurs, j’y arrive pas. Pour moi, ça reste Dodel !
- Oh, je vois…
- Donc, qu’est-ce que j’disais… Ah voui ! S’pas souvent qu’on l’a vu avec une femme. Pourtant il aurait l’embarras du choix. Faut croire que ça l’intéresse pas. Moi j’aurais bien voulu qu’il épouse ma fille, mais, comprenez, elle s’est entichée d’un p’tit disciple de Féca prépubère, et ils sont partis s’installer à Bonta. J’me d’mande c’que j’ai raté dans son éducation, à la p’tite. Pourtant, Dodel aurait été parfait pour elle, s’t’un p’tit bien élevé, raffiné, pis…

Atharaxya détourna, une seconde, son attention du flot incessant de paroles de l’Enutrofette, pour mieux détailler ses traits dans le miroir. Sous ses formes outrancièrement mises en valeur par son ensemble d’un rose à faire pâlir Sheza, et malgré des lunettes qui selon toute vraisemblance ne se plaisaient pas sur son nez, on pouvait voir que Faelyä avait été une belle femme, dans sa jeunesse. Si tant est que les disciples d’Enutrof soient, un jour, jeunes.


- … pourtant je lui ai dit mille fois que… Par Enutrof !!

C’est plus l’arrêt brutal du verbiage de la vieille femme que son interjection qui attira l’attention de la Sacrieuse. Elle s’était, d’un coup, reculée de quelques pas, une expression proche de la terreur inscrite sur son visage.

- Il y a un souci, madame Faelyä ?
- N… non, non, tout va bien, mam’zelle Atha, z’inquiétez pas ! Touvabien !

Les mains tremblantes, l’Enutrofette termina son ouvrage en sifflotant nerveusement, évitant scrupuleusement le regard de la jeune femme dans la miroir.

- Voilà, j’pense que z’êtes prête ! J’file dire à Dode… au seigneur Delroën qu’il peut v’nir vous chercher. Ravie d’avoir fait vot’connaissance, passezunebonnesoirée, aurevoiràbientôt !

Faelyä rassembla ses affaires et déguerpit aussi vite qu’elle était arrivée, laissant Atha, à nouveau, seule dans la pièce. Cette dernière croisa son reflet, ou du moins ce que, par déduction, elle devina être son reflet, dans la glace. Elle se reconnaissait à peine. Si les femmes disciples de Sacrieur portent peu de vêtements, elles n’en sont pas nécessairement féminines pour autant, la jeune femme en éprouvait l’irréfutabilité en ce moment même. Ses avant-bras étaient débarrassés de toute trace de sang, ses cheveux céruléen avaient été coiffés avec soin, retombant en cascade le long de son dos ; la robe pourpre, loin de faire ressortir son teint presque blafard, lui donnait comme une nuance bleutée. Atharaxya tourna sur elle-même, s’observant sous tous les angles, comme si elle voyait une inconnue en face d’elle. Une inconnue qui lui ressemblait, mais était indubitablement plus…

- Eblouissante…

La jeune femme sursauta à nouveau, n’ayant, une fois de plus, pas entendu Delroën approcher.


- Pourtant, j’étais bien visible… dit-il, un sourire moqueur aux lèvres.
- Humpf… Dame Faelyä vous a prévenu que j’étais prête ?
- Et bien disons que je l’ai croisée dans le couloir, mais elle était incapable d’aligner trois mots compréhensibles. Elle a ses périodes, comme ça… J’espère qu’elle n’aura pas dit trop de mal de moi…
- Euh… Non, pas qu’je sache…
- En tous cas, vous êtes réellement… Whaa…
- N’exagérons rien… La jeune femme baissa la tête, ses joues s’empourprant à vitesse grand v. Elle marqua une pause, puis reprit. D’ailleurs, j’avais une question à vous poser… C’est à propos de… Elle jeta un regard furtif dans son dos.
- Oh, et bien… Libre à vous de les sortir ou non. Personnellement, cela m’est égal. Vous avez accepté mon invitation, c’est tout ce qui compte. S’étant approché d’elle, il déposa un baiser sur sa joue et glissa un « Merci » au creux de son oreille. Cependant, sans vouloir vous commander, il va falloir y aller. J’aimerais autant ne pas arriver en retard.

Un large sourire toujours accroché aux lèvres, il tendit son bras à demi plié en direction d’Atharaxya.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Ven 12 Nov - 0:58

- Tieeeeens, Saigneur Dé ! En compagnie de sa poulette en plus ! Décidément, vous vous lâchez plus tous les deux !
- Ne prêtez pas attention là lui, glissa Delroën. Puis, s’adressant à celui qui l’avait hélé : Moi aussi je suis presque content de te voir, Närzel. Tu es bien entouré, toi aussi, à ce que je vois.
- Toujours ! D’ailleurs, si ta poulette s’ennuie pendant la soirée, y’aura bien une petite place pour elle !

Le disciple de Crâ était entouré de deux jeunes femmes, vraisemblablement des fidèles d’Ecaflip, particulièrement occupées à lui lacérer le torse et à lui mordre les oreilles. Atharaxya veilla à ne pas croiser son regard libidineux et pressa le pas, se demandant qui pouvait être ce personnage, qu’elle avait déjà croisé plusieurs fois dans les coursives de la Milice.

- C’est Närzel, général de division de l’armée Brâkmarienne, spécialisé dans les combats à distance. Nous avons longtemps été frères d’armes. Ou plutôt frères ennemis. Il a toujours envié ma situation et convoité ma place. Entre nous, je la lui céderais sans problème ! Il a préféré entretenir cette animosité, tout en essayant de me ressembler. Il suffit de le regarder se faire scarifier par ces jeunes femmes... Il eut un soupir las. Quoiqu’il en soit, n’hésitez pas à me tenir informé s’il vous ennuie.
- Mmmh… Entendu.

Après avoir été présentée à Oto Mustam, avoir poliment hoché la tête et souri en réponse aux « On m’a beaucoup parlé de vous » et avoir promis, en veillant à croiser les doigts dans son dos, de venir dès le lendemain le solliciter afin de devenir un membre actif de l’armée de la ville, Atharaxya détourna son attention des discussions politiques et passa son environnement en revue. La tour des Ordres, réaménagée pour l’occasion, était méconnaissable. De toutes parts, ce n’était tentures pourpres bordées de noir, candélabres vermeils sur lesquels se consumaient lentement des bougies carmin. Des Bworks plus ou moins savants, eux aussi élégamment vêtus, faisaient office d’orchestre ; difficile de s’imaginer que des êtres maniant habituellement le gourdin puissent se servir des restes de leurs victimes pour en faire de l’art. Peaux tendues, os plus ou moins sculptés, boyaux enserrés entre des mâchoires, tout était réutilisé et susceptible d’émettre une gamme de sons plus ou moins maîtrisables. Malheureusement, les sons qui s’échappaient de leurs improbables instruments étant couverts par le brouhaha des conversations, la jeune femme ne put dire si on pouvait davantage parler de mélodie ou de cacophonie. Elle poursuivit son exploration visuelle.

Bien qu’au goût Brâkmarien, il fallait bien l’avouer, la salle de réception était vraiment belle. Sur une grande table étaient disposés des dizaines de carafes et de fûts renfermant autant de sortes de vins, liqueurs, spiritueux et autres produits qu’un alambic plus ou moins sophistiqué était capable de faire sourdre. Une autre table, tout aussi grande, était recouverte de plus de victuailles que n’auraient pu engloutir les armées des deux cités ennemies, si elles avaient été, par un quelconque miracle, réunies le temps d’un festin. Tous les convives avaient revêtu leurs tenues les plus luxueuses, notamment les femmes, leurs cavaliers portant, pour la plupart, ce qui semblait leur tenir lieu d’uniforme de cérémonie.

Chaque recoin respirait le luxe.


Au moins, maintenant, je sais à quoi servent les impôts exorbitants de la ville…

- Ben alors chérie, on s’est fait lâcher par son cher et tendre ? S’pas très malin de sa part d’laisser une poulette comme toi sans surveillance !

Atharaxya sursauta, brusquement tirée de ses pensées par une voix qui lui donnait déjà la chair de poule. Elle examina rapidement son environnement proche. En effet, probablement pour une obligation mondaine, Delroën avait disparu Mystra savait où, et la jeune femme, vraisemblablement trop préoccupée par son analyse de la décoration, s’était retrouvée seule. A la merci de…

- Seigneur Närzel, pour vous servir !

Atharaxya fit volte-face et recula d'un pas. Son interlocuteur était près. Trop près. Tellement près qu’elle avait senti son souffle sur ses épaules. Elle le fixa. Dans une probable volonté de plagier le seigneur de Benhetor, le disciple de Crâ esquissa une révérence aussi maladroite que grotesque. Puis il détailla la jeune femme de haut en bas, son regard libidineux s’attardant ostensiblement sur ses hanches et sa poitrine, que la robe avait, en l’occurrence, le désavantage de mettre en valeur. Tâchant de ne pas perdre contenance, Atharaxya se résigna à lui adresser la parole.

- Vos amies vous ont abandonné aussi, on dirait…
- Oh, t’inquiète pas pour moi, elles m’attendent bien sagement. D’ailleurs, ma proposition pour que tu te joignes à nous tient toujours…

Joignant le geste à la parole, il tenta de s’approcher de la Sacrieuse, ses mains prêtes à se river sur les formes qu’il venait de repérer. La jeune femme recula brusquement en lui jetant un regard noir. Ses instincts ayant rapidement repris leurs droits, elle avait en un éclair dégainé la dague qu’elle avait dissimulée dans un repli de sa robe – n’oublions pas que, soirée mondaine ou pas, il est presque vital pour un disciple de Sacrieur de toujours avoir un objet tranchant sous la main – et la pointait vers son importun.

- Houlà, doucement poulette, faut pas le prendre comme ça ! Après tout, je te veux que du bien… Mais c’est vrai que c’est peut-être pas ton truc… Décidément, vous autres moutons de Sacrieur, je n’vous comprendrai jamais... Il eut un regard amusé sur les balafres qui striaient son torse. J'sais que j'donne l'impression d'vouloir être comme vous, mais ces griffures, c'est rien. Je tiens trop à mon corps de rêve!

Il délesta une grappe de raisin de quelques grains, qu’il mâcha bruyamment. Atharaxya, toujours aux aguets, observait chacun de ses mouvements. Puis, comme si manger avec autant d’élégance qu’un porkass lui avait permis de mener une réflexion dont le fruit changerait à jamais la phase du monde, il déclara :

- M’enfin, si t’es du genre à aimer souffrir, c’est sûr que tu pouvais pas mieux tomber que l’saigneur Dé ! Ca m’fait mal d’avouer sa supériorité par rapport à moi, mais faut bien avouer qu’il excelle dans l’art de la torture ! Il engloutit une nouvelle poignée de raisin. Surtout aux femmes, à c’qu’on m’a dit !

Perplexe, la jeune femme abaissa son arme. Närzel afficha une mine ravie, un sourire sadique étirant ses lèvres
.

- Oh, il semblerait que la petite protégée du saigneur Dé ne sache pas tout sur son bien-aimé ! Heureusement qu’il y a des gens comme moi pour rétablir la vérité ! Il s’accouda nonchalamment à la table, jouant toujours avec des grains de raisin. Pourtant, vu l’temps que vous passez ensemble, j’pensais qu’il t’aurait déjà montré ses talents… Surtout vue la tête que tu faisais en quittant ses quartiers ! Enfin bref… Il vida d’un trait un verre empli d’un liquide mordoré et se gratifia d’un rot sonore. Aaah, mieux dehors que dedans ! Qu’est-ce que je disais déjà ? Ah, oui, notre ami Delroën… On dirait qu’il a oublié de te parler de sa spécialité, ce talent qui lui a valu d’arriver aussi haut dans l’armée…
- Parle ! La jeune femme, perdant patience, en oubliait les convenances. Sa main resserra le manche de la dague.
- Bon, bon… Si tu veux tout savoir, Delroën était apprécié pour, disons, son… talent à obtenir des informations de la part de n’importe qui, même des espions les plus récalcitrants. Faut dire qu’il est super résistant aux cris des autres. J’dirais même qu’il aime ça, voir ses victimes se tordre de douleur. Encore plus si ce sont de jolies jeunes femmes… Il s’était approché d’Atharaxya et passa son index sous le menton blafard et tremblant de la jeune femme. J’imagine que c’est ce qui t’attend, c’est probablement sa seule façon de traiter ses poulettes. Et pis… Ca lui rappellera l’bon vieux temps ! M’enfin, t’as l’air toute chamboulée d’apprendre ça. Si tu veux je peux m’occuper personnellement de ta…

Il s’apprêtait à passer un bras au-dessus des épaules de la Sacrieuse lorsque le brouhaha des conversations fut interrompu d’un coup. Le maître de cérémonie venait de prendre la parole et s’apprêtait à servir à ses convives un discours sur l’amitié, les liens fraternels et autres belles idées qui, dans la cité sombre, étaient réduites au statut d’inepties. Rengainant rapidement sa dague, Atharaxya profita de l’inattention de son interlocuteur, et du reste de l’assemblée, pour prendre la poudre d’escampette.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Sam 13 Nov - 12:46

Il est des retours à la réalité qui sont plus brutaux que d’autres. Une fois de plus, la jeune femme quittait Brâkmar au pas de course, passait la porte Nord comme un animal traqué. A cet instant, elle eut été bien incapable de justifier sa fuite, mais tous ses sens s’étaient, pour une fois, mis d’accord sur la situation : quitter les lieux pressait davantage qu’arriver quelque part. Il ne serait permis de réfléchir que lorsque les scintillements de la ville ne seraient plus que suggérés à l’horizon. Car, si les disciples de Sacrieur tiraient parti de la douleur, la simple idée de torture en faisait pâlir plus d’un. A fortiori si le tortionnaire était un des leurs, et connaissait, ainsi, les points faibles sur lesquels il fallait appuyer. Souffrir, oui, en mourir, autant éviter.

Atharaxya parcourut ainsi les Landes de Sidimote aussi vite que sa tenue le permettait, le regard fixé droit devant elle. Sa course la mena jusqu’aux plaines de Cania, qu’elle traversa à a même allure, peu soucieuse de ses poumons qui, enserrés dans un corset vraisemblablement inadapté à la course, n’étaient plus en mesure d’exercer leur fonction première, et semblaient transformer chaque parcelle d’air en feu. Ses pieds endoloris finirent par avoir raison d’elle. Elle rejoignit en clopinant le Zaap le plus proche et prit la direction de Madrestam. Le port était endormi et, fort heureusement pour elle, encore baigné dans un semblant d’obscurité. Croiser sur les quais une Sacrieuse gantée, presque bien coiffée et vêtue d’une robe de bal en aurait fait parler plus d’un, et la jeune femme aimait autant ne pas attirer l’attention sur elle. Surtout dans ce genre de situation. Elle longea les murs jusqu’à atteindre les quartiers de l’Ordre, dont la porte était verrouillée.

- Hrumpf, y’en a encore un qui a fait du zèle…

Elle recula de quelques pas et observa le bâtiment, à la recherche d’une solution pour y entrer sans ameuter tous ses occupants. Son regard s’arrêta sur une silhouette informe adossée à la cheminée. Une silhouette informe sur laquelle on pouvait tout de même distinguer des ailes. Et non loin de laquelle une fenêtre était ouverte.

- Glael et ses insomnies… J’pensais pas les bénir un jour…

La jeune femme entama son ascension vers le toit, et constata que ce n’était pas chose si aisée. A croire que les escapades nocturnes sans passer par la porte étaient réservées au disciples d’Ecaflip. Le monde est parfois bien injuste ! Tant bien que mal, elle finit par se hisser sur les tuiles. Le bruit caractéristique d’une étoffe qui se déchire se fit entendre derrière elle. Le bas de sa robe s’était coincé dans l’installation qui faisait office de gouttière, et semblait y avoir trouvé un confortable refuge, à côté d’autres morceaux de tissu de diverses couleurs, témoins des tentatives ratées d’autres Chevaliers de rejoindre leurs quartiers sans se faire remarquer. Elle parcourut quelques mètres sur le toit, d’un pas aussi léger que sa corpulence le permettait. En passant à côté d’un Englael endormi, elle eut un sourire attendri. A croire que c’était de famille d’être incapable de dormir dans un endroit normal. Après avoir déposé un baiser sur son front, elle se glissa prudemment dans l’entrebâillement de la lucarne donnant dans les quartiers de l’Eniripsa. A pas de loup, elle rejoignit ses propres quartiers, se débarrassa de son carcan de taffetas et se glissa sous les draps, la fatigue ne tardant pas à faire valoir ses droits.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Sam 20 Nov - 16:26

Une lumière trop claire, les yeux qui piquent, le sang qui tambourine aux tempes. Des voix à peine audibles, entre rêve et réalité.

- Voui, … bien mam’zelle, … aimable ! Oh, et … passer m’voir … jours, … sûr’ment une tenue … plairait, la vot’ … pâlichonne, … m’permettre…

Le grincement d’une porte, des pas qui s’éloignent dans le couloir. Puis un cri d’effroi, lui, bien réel.

- Par Enutrof ! S’paspossibles’paspossibles’paspossible ! Comment on a pu faire ça ?! Au crime !!!

D’un bond, Atharaxya se redressa dans son lit. Ses yeux encore embués par le sommeil distinguèrent une forme qui se tenait non loin du lit. Comme une sorte de bonbon rose géant. Qui avait tendance à parler très fort. Trop fort. Surtout pour un réveil. Il fallut quelques secondes à la jeune femme pour prendre entièrement conscience de ce qui l’entourait. Elle se trouvait dans ses quartiers de l’Ordre, à une heure plus ou moins avancée de la journée. La chose rose était tombée à genoux sur le sol et tenait entre ses mains une étoffe pourpre.

Une étoffe pourpre…

La réalité finit par lui tomber dessus de tout son poids, les souvenirs avec. La soirée mondaine présidée par Oto Mustam… La remarque concernant Delroën… La robe que la couturière lui avait confectionnée sur mesure… La couturière… C’était quoi son nom, déjà ? Fle… Fya… Fae…


- Faelyä…
- Voui, c’est moi, et alors ? Z’avez vu c’que vous avez fait ?! Ce pov morceau de tissu avait rien d’mandé !

C’était donc elle, tout ce rose et tout ce bruit… Dame Faelyä était venue jusqu’à Madrestam, et… Atharaxya étouffa à son tour un cri d’effroi. Elle se rendit, enfin, compte qu’elle se tenait face à la disciple d’Enutrof dans le plus simple appareil. Elle se hâta de remonter le drap, ne laissant que ses bras et sa tête à l’air libre. Fort heureusement, la vieille femme était trop occupée à se lamenter sur le sort de la robe pour se rendre compte de quoi que ce soit.

- Tsss… Va pas y avoir moyen d’réparer ça, va falloir en faire une nouvelle… Avec tout l’temps que j’avais passé dessus, quand même ! Quel beau gâchis ! Elle finit par relever les yeux vers la Sacrieuse et rajusta ses lunettes, accompagnant son geste d’une grimace inimitable. Comme si le seul geste de la main ne suffisait pas à faire tenir la structure en place. Elle se releva et, sans demander l’avis de qui que ce soit, s’assit sur le lit. Elle tenait toujours entre ses mains l’étoffe déchirée, comme on tiendrait un oiseau tombé du nid. Dites-donc vous, faut qu’on parle !
- Mmmmh ? La jeune femme n’était pas encore tout à fait persuadée de la réalité de la situation qu’elle vivait. Peut-être allait-elle se réveiller d’un moment à l’autre, et…
- J’me mêle p’têt de c’qui m’regarde pas mais… J’ai entendu parler du… « petit incident » d’hier soir.
- Oh… Atharaxya détourna le regard, sachant d’avance que la conversation ne lui plairait pas.
- J’ai une p’tite idée de c’que vous pensez, et j’suis pas là pour vous faire changer d’avis. J’comprends tout à fait vot’ réaction, j’aurais p’têt même réagi pareil si j’avais été à votre place. Encore que, si j’avais eu la chance de sortir dans l’grand monde avec un homme aussi exceptionnel que Dodel à mon bras, j’me serai sûrement pas enfuie en courant, j’aurais au moins attendu que… M’enfin je m’égare. C’que je cherche à vous faire comprend’, c’est que vous savez pas tout… J’dirais même qu’il y a plein d’choses que vous savez pas…
- Bah, c’est surtout qu…
- On vous a jamais dit que c’était pas poli de couper la parole aux personnes âgées ? La vieille femme marqua une pause, comme pour retrouver son calme. Donc je disais… L’seigneur Delroën a dû vous parler des relations qu’il entretenait avec Närzel… Donc vous d’vez vous douter que les paroles de ce fils de chacal putride sont à prendre avec des pincettes. Encore que… Elle prit une profonde inspiration. Oui, Dodel a pas toujours été un enfant modèle. Il a eu sa période difficile vers quinze, seize ans. J’sais pas c’quil a voulu montrer à c’moment là, mais… Il a changé. Jusque là, massacrer des créatures de toutes sortes suffisaient à étancher sa soif de sang. Pis il a commencé à vouloir toujours plus. Il a tendu des embuscades à de pov’ z’aventuriers innocents, qui s’en sortaient avec quelques bleus en plus, et des dents en moins. Pis il s’est engagé dans les troupes de la ville. L’avait du coup l’droit d’massacrer des gens, il en retirait même une certaine reconnaissance. Pis… Tuer les gens de sang froid, c’était plus assez drôle pour lui. Alors il s’est lancé dans la torture. Au début c’tait que des espions, des prisonniers d’Bonta, bref, des gens engagés dans la guerre. Paraît qu’il excellait dans c’domaine, qu’même les plus fidèles Bontariens finissaient par livrer leur mère. Pis l’est passé aux gens qu’avaient rien à voir là d’dans. ‘fin l’a essayé une fois. S’t’ait pendant l’attaque du temple de la déesse Eniripsa. Il s’en est pris à une des prêtresses. Paraît qu’c’était pour un pari, j’en sais trop rien. Tout c’que j’sais, c’est qu’cet assaut l’a complètement changé. L’a plus jamais été en première ligne dans les attaques contre la ville ennemie. L’est red’venu le jeune homme gentil et sage qu’j’avais connu quèqu’z’années avant. Pis la suite… Vous la connaissez.
- Hein ? Comment j’pourrais la connaître ? Au fur et à mesure de son récit, la jeune femme avait à nouveau tourné le regard vers son interlocutrice. Elle fronçait désormais un sourcil, perplexe.
- M’dites pas que vous vous êtes rendue compte de rien !
- Bah dites-moi de quoi j’aurais dû me rendre compte ?
- Ma parole, les jeunes d’aujourd’hui, faut tout leur dire, tout leur montrer, tout leur mâcher ! Elle poussa un soupir se voulant exaspéré et commença à farfouiller dans son sac. Mystra seule sait par quel mystère les disciples d’Enutrof arrivent à charger leurs sac de tant de foutoir, et par quel miracle ils arrivent à le porter ! J’vous connais pas assez pour dire s’il y a une vraie ressemblance, passque j’peux vous assurer qu’au premier abord y’a aucune chance d’envisager l’éventualité d’une possibilité que… Mais… Elle sortit de sa besace deux petits miroirs en étrange bon état et, en ayant fourré un dans la main d’Atharaxya sans plus de manières, sauta au sol et se plaça derrière elle. Y’a des choses qui trompent pas !

Elle saisit l’abondante chevelure de la Sacrieuse et la fit passer par-dessus son épaule, dénudant ses omoplates. Dans son propre miroir, Atharaxya la regarda faire, de plus en plus perplexe. Faelyä observa de plus près la nuque de la jeune femme et finit par poser son doigt sur l’infime jointure entre le cou et le reste du corps.

- LA ! fit-elle, un sourire satisfait aux lèvres.

Atharaxya observa plus attentivement le reflet que le miroir de l’Enutrofette renvoyait sur sa propre glace. Son doigt pointait, en effet, une espèce de tache. Une parcelle de peau à peine plus foncée que le reste de sa nuque. Une tache dont elle n’aurait même pas soupçonné l’existence. Un individu normalement constitué est rarement amené à scruter la base de sa tête en détails. Surtout lorsque cet endroit est généralement réservé aux cheveux…

- J’ai découvert ça hier quand j’vous ai coiffée, et j’peux vous assurer, c’genre de tache, ça court pas les rues. J’en ai vu qu’sur une seule personne, et exactement la même !
- Laissez-moi deviner… Sur Närzel ?
- Mais elle le fait exprès ?! La vieille laissa échapper une claque derrière la tête de la Sacrieuse, qui dut faire preuve d’un effort sursacriesque pour ne pas lui rendre la politesse puissance dix. J’aurais jamais posé la main sur ce cloporte purulent ! J’ai trop peur que son vice soit contagieux… Non mam’zelle Atha, cette marque, c’est l’signe d’appartenance au clan Benhetor… C’que j’pense, ‘fin j’en suis même persuadée, c’est qu’vous êtes la fille du seigneur Delroën.
- Hein ?! Mais je…
- Z’êtes bien la fille d’une prêtresse d’Eniripsa ?
- Euh... Oui, mais…
- Z’avez bien une grosse vingtaine d’années ?
- Ou…
- Alors cherchez pas plus loin ! Les imperfections d’la peau, elles, elles mentent jamais !
-
- Pis vous savez… La vieille femme reprit sa place au pied du lit, posant le miroir à côté d’elle. D’puis ce jour, Delroën a toujours évité les femmes autant qu’possible. Il s’était rendu compte jusqu’où il pouvait aller. L’a eu peur de lui-même, et d’faire du mal à celle à qui il pourrait s’attacher. L’est dev’nu un solitaire, quoi. J’vous avouerais qu’ça a pas arrangé mes affaires, moi qu’espérais détourner ma fille d’son vaurien pour lui faire épouser un homme d’son rang. Pis z’auraient fait d’beaux enfants ces deux-là, croyez-moi ! Mais… Où j’en étais déjà ? Ah voui ! Même si les années ont passé et que j’suis dev’nue un vieux machin, Dodel continue à v’nir me voir quand quèqu’chose l’tracasse, j’suis un peu comme sa deuxième môman, voyez. Pis l’est v’nu m’voir y’a pas si longtemps, il m’a parlé d’vous.
- De… De moi ?
- Voui ! L’était pas capable d’expliquer pourquoi, mais à ses yeux z’étiez pas une femme comme les autres. Pas comme celles qu’il fuyait d’puis des années sans trop d’problème. Mais là, l’était pas capable d’vous sortir d’sa tête. L’était comme… Comment il a dit déjà ? Elle se gratta le menton, visiblement en pleine recherche dans les méandres de ses souvenirs. Ah voui ! L’était irrésistiblement attiré par vous.
- Mais… J’ai probablement la moitié de son âge…
- J’vous parle pas d’ça, espèce de p’tite perverse ! S’t’une attirance ‘ach’ment plus forte, bien au-d’ssus d’tout ça ! M’enfin… Minant j’comprends mieux pourquoi.
- Mais je… Vous… ‘fin il…
- Nan, j’pense qu’il s’doute de rien… Pis j’ai pas eu l’temps d’lui en parler avant l’bal, et vu son état après vot’ départ, j’me suis dit qu’il valait mieux que j’le laisse et que j’vienne vous voir vous. D’ailleurs, c’est mignon vot’ p’tite bicoque là, pis l’quartier a l’air sympa, pis les gens sont gentils. Surtout la p’tite cornue en rose. L’est entourée de tout plein d’bestioles, du coup j’lui ai conseillé d’passer m’voir. C’est jamais bien d’s’habiller en clair quand on a des bêtes sur soi à longueur d’journée. Pis l’est belle, c’est bête d’prendre l’risque d’passer inaperçue ! D’ailleurs, en parlant d’ça… La vieille femme repartit en expédition dans son sac, et, après moult jurons qu’il serait plus sage de ne pas retranscrire, finit par en sortir l’objet de sa quête. Elle le tendit à Atharaxya, arborant un sourire fier. J’m’ennuyais cette nuit, alors j’vous ai confectionné un p’tit quèqu’chose. J’pouvais décemment pas vous laisser r’mette vos vieilles frusques ! Pis l’rouge vous va quand même mieux !

Atharaxya saisit l’amas de tissu qu’on lui tendait et le déplia. Il s’agissait, en effet, d’une tenue comme celle qu’elle avait porté jusque là, à ceci près que le mauve avait laissé la place à un rouge à mi chemin entre le grenat et le pourpre. La jeune femme bafouilla.

- Me… Merci, Dame Faelyä. J’sais vraiment pas quoi dire…
- Z’avez dit merci, c’est d’jà pas mal ! riposta gaiement Faelyä, qui avait déjà rassemblé ses affaires et attaché son sac dans son dos. Juste, promettez-moi une chose…
- Oui ?
- La prochaine fois qu’vous êtes am’née à porter une robe d’cette qualité… Faites-y attention ! Elle avait brutalement haussé la voix, retrouvant sa sévérité d’antan.
- Ou… oui m’dame… Atharaxya avait baissé la tête, penaude, comme une petite fille qu’on aurait surprise en train d’essayer d’arracher les ailes de son petit cousin fidèle d’Eniripsa.
- Allez, faites pas cette tête ! J’vous apprécie quand même, va ! Z’êtes pas une mauvaise fille, vous manquez juste un peu d’éducation !

Atharaxya serra les dents, se retenant de riposter, tant pour les dernières paroles de Faelyä que pour le geste qu’elle avait osé avoir. Profitant d’un moment d’inattention de la jeune femme, l’Enutrofette avait, en effet, saisi la joue de cette dernière et l’avait pincée, la secouant de haut en bas. Un geste qui, pour les anciennes générations, est affectueux et sans conséquence notoire, mais qui pour qui le subit est un supplice doublé d’une humiliation. Sentant peut-être que la patience de son interlocutrice avait ses limites, ou considérant simplement que son devoir était accompli, la vieille femme s’apprêta à prendre congé. Elle marqua une pause avant d’ouvrir la porte.

- Oh, et pis… J’sais que j’peux vous forcer à rien mais… Devriez aller voir l’seigneur Delroën, au moins pour parler d’ce qui s’est passé. S’tait pas très correct d’vot’ part d’partir sans dire au moins merci à çui qui vous a invitée… Pis j’suis certaine qu’vous aurez tout plein d’aut’ sujets à aborder, z’êtes une femme intelligente… Pis si j’puis m’permettre… Elle eut un nouveau regard attristé pour la dépouille de velours et de taffetas pourpres qu’elle tenait entre les mains. Qu’ça soit du tissu ou des liens d’sang… C’est jamais complètement déchiré, y’a toujours un fil qui empêche l’ensemble d’tomber…

Ne lui laissant guère le temps de répondre quoi que ce soit, elle quitta la pièce et referma la porte derrière elle.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Mer 1 Déc - 14:16

« Une seule fiole de ce petit bijou, et tous vos soucis s’envoleront ! J’suis prêt à vous laisser ma mère et son Chienchien si vous n’arrivez pas à retrouver le calme après avoir avalé cette potion. Bien-étance et sérénitude assurées ! Et rien qu’pour vos beaux yeux ma p’tite dame, j’suis prêt à baisser le prix de dix kamas ! Plus belle offre que celle-ci, et j’vous laisse ma mère et son Chienchien ! »

Telles avaient été les paroles que l’on avait tenues à Atharaxya. L’énergique personnage vendait des potions à la sauvette dans les ruelles du château d’Amakna. Apprenti alchimiste, futur génie incompris de son vivant ou simple charlatan, il avait au moins le mérite d’attirer toute l’attention sur lui. Des couleurs vives le recouvrant de pied en cap au baragouin incessant qui s’échappait de sa moustache, tout était mis en œuvre pour ameuter la foule et faire repartir chacun de ses membres les bras chargés de fioles multicolores et les poches délestées de leurs encombrants kamas. Un Nomoon savant vêtu au diapason de son maître parachevait le tableau, captivant les enfants ; traînant derrière eux des parents impuissants, ils s’approchaient pour le voir faire ses pirouettes ponctuées de « Oook » qui, dans l’imaginaire enfantin, s’apparentaient à un « Viens jouer avec moi, et soyons amis pour la vie ! », tandis que dans celui des parents, cela ressemblait davantage à un « Tes problèmes ne font que commencer, mon p’tit gars, tu ne t’échapperas pas sans y laisser quelques pièces ! ». On sous-estime toujours l’étendue d’un Oook de Nomoon…

« Après tout, qu’est-ce que je risque ? Au pire, ça sera de l’eau aromatisée à la gelée de fraise… » C’est sur cette considération qu’Atharaxya avait fini par donner une poignée de kamas au camelot, achetant davantage sa tranquillité et sa liberté qu’un remède miracle à ses insomnies. Et c’est sur cette considération qu’elle observait désormais le flacon entre ses mains. Cette potion qui avait traîné pendant des semaines dans son sac. Elle avait jusque là pris soin de ne pas la confondre avec les potions qu’elle consommait habituellement, afin de s’éviter toute mauvaise surprise. Le moment semblait toutefois venu d’éprouver le savoir-faire réel ou non de J’vous-laisse-ma-mère-et-son-Chienchien, l’alchimiste. Ayant pris une profonde inspiration, elle déboucha rapidement la fiole et la vida tout aussi rapidement, s’attendant à un goût des plus immondes. Elle garda les yeux fermés pendant quelques secondes après avoir ingurgité le liquide liquoreux. Puis elle se risqua à ouvrir les yeux. Rien n’avait changé. Des dizaines de questions tambourinaient toujours dans son esprit, comme si elles cherchaient une sortie à coups de pioche. Entre un espion doublé d’un tortionnaire hors pair et un sous-fifre hargneux et libidineux, lequel était-il plus sage de croire ? Un individu capable de torturer des innocents pouvait-il vraiment changer ? Delroën, son père… ? Cela pouvait-il expliquer la fascination que le maréchal suscitait en elle ? Cette confiance aussi aveugle qu’inexplicable... Cette sale habitude qu’ils avaient de se retrouver l’un l’autre, ce petit jeu de « Fuis-moi, je te suis, suis-moi, je te fuis ! »… Un lien de sang entre ces deux individus que tout semble séparer… Cela pouvait-il seulement être réel ? Quel crédit pouvait-on accorder aux élucubrations d’une vieille femme qui avait cessé de compter son âge depuis le dernier chagrin d’amour d’Ogrest ? Et, si la Sacrieuse allait parler au seigneur Benhetor, serait-elle capable de ne pas lui coller son poing dans la figure ? Peut-on pardonner à un homme qui a détruit un lieu de culte censé être préservé, celui qui a outragé votre famille, souillé votre mère, sur un simple pari ? Etait-il possible que…

- Mouais… Ca a un goût de fraise…

S’étant assurée qu’il ne lui était pas poussé un troisième bras ou un second nez, elle but une seconde potion et se retrouva instantanément au Zaap de Brâkmar. Elle se rendit à pieds à la Milice. Le temps d’y arriver, elle pourrait mettre un peu d’ordre dans ses idées et, surtout, trouver quoi lui dire… Elle passa la porte de la tour et, ayant salué les soldats d’un hochement de tête, se dirigea d’un pas assuré vers la salle d’entraînement, au sous-sol. Un garde l’interpella alors qu’elle empruntait le couloir menant à la salle d’armes personnelle du seigneur Behnetor.

- Tiens, v’là la p’tite poulette ! Sympa vot’ nouvelle t’nue ! A vot’ place j’repasserais un autre jour. L’seigneur Delroën s’est enfermé et a demandé à c’qu’on l’dérange pas. Il est d’humeur…
- … massacrante, j’imagine. Du fond du couloir parvenaient, en effet, des bruits de métaux s’entrechoquant, quoi de plus naturel pour une salle d’armes ? Cela l’était cependant moins lorsqu’une personne dans ladite salle, faisait à elle seule autant de bruit qu’une armée de Trools chargeant vers un sanglier des plaines embroché, cuit à point, tournant sur un feu au milieu d’un camp de gobelins désert. Merci de m’en avoir informée.
- J’vous aurais prév’nue ! Après, qu’on vienne pas pleurer s’il vous arrive qu’qu’chose, passque quand l’seigneur Delroën est dans c’t’état, vaut mieux pas être dans les parages… M’enfin après, c’est qu’mon avis, j’peux pas vous empêcher d’faire n’import’quoi, d’mettre vot’vie en danger, et pis…
- Je pense avoir compris Ayktor, merci…

La jeune femme poursuivit sa route, laissant le garde s’éloigner en maugréant. Elle poussa timidement la porte et passa la tête dans l’entrebâillement.

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Atharaxya



Messages : 50
Date d'inscription : 29/07/2009
Localisation : Où le vent me porte...

Quelques informations...
Race: Sacrieuse
Guilde: L'Ordre des Chevaliers de Mystra
Cercle de Puissance:
188/200  (188/200)

MessageSujet: Re: Changement de cap...   Mer 8 Déc - 13:55

Stupéfiant eut été un bien faible mot pour décrire le spectacle qui s’étalait sous ses yeux de nacre. Delroën était bien là, enfin, cela semblait être lui. A terre, au milieu des armes éparpillées, gisaient déjà des tas de Poutch Ingball réduits à l’état de sciure, et le maréchal, un sabre dans chaque main, continuait de s’acharner sur ceux qui tenaient encore plus ou moins debout. Ses ailes étaient largement déployées, le sang se mêlant à la sueur dans son dos. Lorsqu’elle referma la porte derrière elle, celle-ci ne put s’empêcher d’émettre un grincement, trahissant la présence d’un tiers. Instantanément, Delroën laissa tomber d’une de ses armes à terre et se retourna brusquement vers la porte.

- J’AI DIT QUE JE N’VOULAIS VOIR PERSONNE ! !

Il accompagna sa phrase d’un vif geste du bras en direction de l’importun. La jeune femme eut juste le temps de faire un pas de côté, et de voir une boule de feu s’écraser sur la planche en bois, explosant en des dizaines de flammèches. Son regard passa plusieurs fois du lanceur à la cible. Le disciple de Sacrieur était à peine reconnaissable. Ses cheveux d’ordinaire impeccablement coiffés étaient en bataille, des mèches trempées de sueur lui collant au front. Ses yeux étaient injectés de sang, ses iris d’émeraude avaient viré à un vert clair capable de percer une plaque d’étain en moins de temps qu’il ne fallait pour le dire. Ses bras sanguinolents promettaient de porter, dès le lendemain, de nouvelles belles cicatrices.

- Whaa… Ca aurait pu m’faire mal ça… Elle adressa un sourire moqueur à son maître d’armes, qui fit volte-face, évitant soigneusement son regard.
- Vous… Vous êtes revenue…
- Selon toute vraisemblance, oui.
- Pourquoi… Il lui tournait toujours le dos, les yeux rivés sur le sol jonché de paille et d’éclats de bois.
- Parce que je reconnais que c’était pas très poli de ma part de partir comme ça. Alors je suis venue m’en excuser. Maintenant j’ai aussi une question à vous poser… Pourquoi ? Pourquoi vous mettre dans cet état ? Vous qui êtes d’habitude si calme, si posé…
- Comme quoi les apparences peuvent être trompeuses… Närzel a raison, je suis un salaud de la pire espèce. Et vous avez eu raison de partir. Je ne mérite pas la moindre attention. J’ai dénigré, pillé, torturé, massacré… J’ai fait bien trop de mal autour de moi pour ne serait-ce qu’oser aspirer à une once de bonheur…
- Tiens, vous me rappelez vaguement quelqu’un… Mais, vous savez, l’autoflagellation, ça mène à rien. Elle fit quelques pas dans sa direction, mais il se figea rapidement, serrant son sabre à s’en faire blanchir les articulations.
- Ne vous approchez pas ! La jeune femme s’exécuta docilement. D’ailleurs, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
- Avec tout le temps que j’ai passé ici, je pense que c’est un peu comme une seconde maison. Et vous êtes le premier à dire que je dois faire comme chez m..
- L’homme qui vous a dit ces choses n’est plus… Il n’a peut-être même jamais existé. Maintenant, sortez. Prenez-le comme un ordre de votre supérieur hiérarchique !
- Teuh teuh teuh… Vous ne vous en sortirez pas comme ça. Elle tenta à nouveau de s’approcher de son interlocuteur. Même si j’ai tendance à m’enfuir pour un rien, il faut me donner une raison valable pour me congédier. La hiérarchie n’a jamais été mon fort, donc il faut m’expliquer clairement, avec des exemples précis.
- Vous venez d’en avoir une preuve ! A quelques secondes près, vous auriez été touchée par mes flam…
- Et alors ? Vous êtes aussi bien placé que moi pour savoir que la douleur physique est bien peu de choses. Et faites-moi confiance, je me débrouille très bien toute seule pour ce qui est de m’entailler la peau ! Pas besoin de votre aide sur ce point ! D’ailleurs… Elle ramassa le sabre que Delroën avait fait tomber quelques minutes auparavant et s’offrit une large entaille sur l’avant-bras. Préoccupée par sa conversation, elle ne prêta guère attention au plaisir qu’elle ressentit à avoir à nouveau les mains couvertes de sang, son propre sang. Voilà… Vous pensez que je devrais me fuir moi-même ? Allez… Elle essuya la lame et alla la raccrocher à sa place d’origine, contre le mur ouest. Mur contre lequel elle s’adossa et croisa les bras, apercevant désormais son interlocuteur de trois-quarts. Argument suivant ?
- Je vous l’ai dit, je ne suis pas l’homme que vous croyez. Enfin… Vous avez dû vous rendre compte que je me comportais différemment selon les personnes auxquelles je m’adresse. Et bien considérez que, dans la réalité, je suis plus proche de l’homme autoritaire et dédaigneux que je suis face aux soldats Brâkmariens. A vrai dire, c’est tout moi.
- Sauf votre respect, avec tout le temps que j’ai passé avec vous, j’aurais dû me rendre compte de cet aspect. Pourtant je n’ai vu qu’un homme autoritaire mais pas tyrannique. Et je veux pas entendre parler d’un éventuel traitement de faveur parce que c’était moi, se pressa-t-elle d’ajouter tandis que le maréchal s’apprêtait à protester. Vous êtes simplement un homme exigeant, mais juste. Ca ne fait pas de vous une personne à éviter. Et pour ce qui est de votre attitude vis-à-vis des membres de l’armée et de la Milice, j’estime que ce que vous m’avez expliqué lors de notre première rencontre suffit à la justifier.
- Ce que je vous ai expliqué… C’est ce dont j’essaie de me persuader depuis des années. Alors qu’en réalité, je ne vaux pas mieux qu’eux. Je suis peut-être même pire…
- Et voilà, vous retombez dans l’autoflagellation. La jeune femme laissa échapper un soupir las.
- Ca n’a rien à voir ! Le disciple de Sacrieur semblait décontenancé par l’aplomb mêlé d’arrogance dont son élève pouvait faire preuve. Mais puisque vous voulez absolument tout savoir… J’espère que ça vous convaincra ! Ses ailes remuaient nerveusement dans son dos, témoins de l’agacement qui l’habitait. Il prit une profonde inspiration et reprit : Durant votre entraînement, vous m’avez souvent demandé pourquoi je vous portais tant d’attention, pourquoi vous et pas un ou une autre, et cætera. Je pense qu’il est temps que vous connaissiez la vérité. Il y a des années, mes hommes et moi avons été envoyés en mission dans la campagne d’Amakna, afin de la placer sous la domination de Brâkmar. C’était ma première opération à la tête d’une troupe, et nous avons échoué. Nous étions tombés sur pus fort que nous, les Bontariens qui veillaient sur la zone nous ont presque réduits en charpie. Je ne pouvais toutefois pas me résoudre à rentrer bredouille auprès de mon supérieur, j’aurais définitivement annihilé toutes mes chances d’avancer dans la hiérarchie. Je savais qu’Oto Mustam était un grand amateur de reliques sacrées, costumes de cérémonies religieuses et autres objets de culte. En passant devant le temple érigé à la gloire d’Eniripsa, j’ai décidé de le prendre d’assaut. Si on ne rapportait pas des ailes à plumes, on rapporterait au moins une coupe en or, une bassine en cuivre, des herbes sacrées, n’importe quoi, tant qu’on ne rentrait pas les mains vides. Il n’y avait que quelques personnes dans le temple. La plupart des disciples de la déesse ailée étaient partis panser les blessures des Bontariens écorchés sur le champ de bataille qu’on venait de quitter. Trois jeunes femmes s’affairaient dans la salle, à préparer des onguents et autres fioles de première urgence. En nous voyant, elles n’ont pas immédiatement compris ce que nous étions venus chercher. Les pauvres pensaient que nous avions besoin de leurs pouvoirs de soin. Il eut un rire amer. Comme si nous étions assez stupides pour partir en mission sans notre propre maître soigneur ! Ayant enfin compris que ce n’était pas une visite de courtoisie, deux d’entre elles ont réussi à s’enfuir, et la troisième nous a rapidement dévoilé l’emplacement des trésors saints. Dans une petite pièce au sous-sol, gardée par la prêtresse. J’ai laissé mes hommes sur place, avec pour seul ordre de ne laisser entrer ni sortir personne du temple, et l’autorisation d’empocher tout ce qu’ils trouvaient. Alors que je descendais les marches, Närzel m’a interpellé. A l’époque, nous étions encore amis, ou du moins le pensais-je. Il m’a mis au défi de faire parler la prêtresse en usant uniquement de mes charmes, sans la moindre torture. Il est vrai qu’à cette période de ma vie, les femmes tombaient facilement sous mon charme, et Närzel et moi faisions une espèce de course pour savoir lequel aurait le plus de conquêtes. Un jeu profondément stupide, quand j’y repense aujourd’hui… Mais tout était totalement différent à l’époque, les individus n’étaient à mes yeux que des amas de chair et de sang dont je pouvais tirer le parti que je voulais. J’ai donc accepté son pari et ai rejoint l’étage inférieur, fermement décidé à obtenir les faveurs de la prêtresse de la manière douce, dirons-nous… Lorsque je l’ai aperçue, j’ai tout de suite pensé que l’affaire serait rapidement réglée. Elle avait tout des minettes qui succombent aux avances d’un homme en un claquement de doigt. Et la vie de prêtresse semblait si austère, à passer ses journées enfermée entre ces murs de pierre, elle ne devait pas recevoir les attention d’un homme si souvent. Mais la jeune femme a résisté, s’est montrée insensible à mes remarques, mes gestes, bref, à toute la panoplie du charmeur de base que j’étais à l’époque. Elle semblait bien décidée à ne pas me laisser accéder à son précieux trésor. A croire que sa fonction de gardienne prenait le pas sur sa vie de femme… Perdant patience, j’ai fini par céder à mes plus bas instincts et l’ai torturée afin de la faire parler… Je l’ai frappée, j’ai planté mes dagues dans ses ailes, je l’ai…
- Epargnez-moi les détails, je pense avoir compris le gros de l’idée…
- Oh, pardonnez-moi, c’est vrai… Il marqua un long silence.
- C’est pas une raison pour vous arrêter ! fit Atharaxya avec sévérité.
- Oui, oui... Delroën replongea douloureusement dans ses souvenirs. Quelle que soit la méthode, la jeune femme refusait obstinément de révéler l’emplacement exact de leurs objets de culte. Au comble de la frustration – déjà à l’époque, je ne supportais pas la contradiction – je me suis dit que la tenue qu’elle portait, bien qu’elle soit maculée de sang, ferait l’affaire. Après tout, c’était une tenue de cérémonie ! J’ai donc arraché ses vêtements. C’est alors que j’ai fait la plus grosse erreur de ma vie. En la voyant ainsi nue devant moi, à ma merci, l’idée m’est venue que cette femme serait mienne, qu’elle le veuille ou non. Tandis que j’atteignais des sommets en abjection et en cruauté, elle a posé son regard sur moi. Un regard où on ne pouvait lire ni crainte ni haine. Simplement de la résignation. Sur le moment, je n’y ai porté guère d’attention, tout fier que j’étais d’avoir une nouvelle femme à mon tableau de chasse, et de rapporter un trophée au seigneur Mustam. Mais ce regard m’a poursuivi durant des années, m’a hanté jour et nuit. Et… C’est ce regard que j’ai retrouvé dans vos yeux lorsque les soldats vous ont trouvée dans la rue et ramenée ici. Avec la fièvre que vous aviez, vous ne vous en souvenez probablement pas. Mais en une seconde, je me suis dit que vous n’étiez pas là par hasard. Je ne sais quelle divinité vous aurait envoyée pour me racheter de... mon acte. J’espérais apaiser mon âme tourmentée… C’est pour cette raison que je vous ai prise sous mon aile, sans mauvais jeu de mot, et que j’ai tâché de vous rendre apte à la survie dans nos rangs. A présent, je me rends compte que je n’ai fait qu’une erreur de plus. Je vous ai ancrée dans cette ville où, au fond, vous n’auriez jamais du entrer. J’ai fait de vous un membre à part entière de cette armée au nom de laquelle j’ai détruit tellement de vies. Je… Il tomba à genoux, son corps ayant selon toute vraisemblance rendu les armes. J’ai fait de vous un monstre…
- C’est toujours agréable à entendre, merci ! La jeune femme fit quelques pas et s’assit sur le sol, non loin de lui, lui tournant le dos. Elle prit une profonde inspiration. Vous savez… Quand j’étais petite, nous étions quatre enfants à la maison. Les deux plus âgés étaient les enfants directs de nos parents, et les deux plus jeunes, dont moi, avions été recueillis et élevés comme leurs propres enfants. J’avais donc une demi-sœur disciple de Sadida qui avait à peu près mon âge. Et mon plus grand plaisir a été, pendant des années, de décapiter ou d’éventrer ses poupées. J’adorais piétiner les parterres de fleurs qu’elle plantait devant la maison, aussi.
- Mais vous…
- Ce que j’essaie de vous dire, seigneur Delroën, c’est qu’on fait tous des erreurs, plus ou moins grosses, qui dictent notre conduite future. Vous avez, elle marqua une pause afin de trouver l’euphémisme le plus adapté à la situation, déshonoré une femme durant votre jeunesse, et depuis, vous évitez les femmes comme un disciple de Pandawa évite les cruchons d’eau. Moi, j’arrachais la tête des poupées de ma sœur, et maintenant je déguerpis dès qu’elle est dans les parages.

Les deux fidèles de Sacrieur demeurèrent aussi silencieux que perplexes pendant de longues minutes. Delroën était stupéfait par l’ouverture d’esprit de son élève. La connaissant suffisamment pour savoir qu’elle pouvait avoir des réactions impulsives, il s’attendait à recevoir une pluie de reproches, d’insultes, peut-être même de coups, amplement mérités, et à la voir disparaître dans un claquement de porte. Bien au contraire, elle s’était assise auprès de lui et s’était lancée dans un discours sur son enfance. Atharaxya, quant à elle, était tout aussi perplexe devant sa propre réaction. C’était comme si quelqu’un d’autre avait pris possession de son corps et s’en était servi pour tenir des paroles où sagesse, grandeur d’âme et un soupçon d’inconscience avaient trouvé parfaite harmonie. Un quelqu’un pour qui assassiner quelqu’un de sang froid et voler un bonbon à la foire du Trool devaient être traités sur un pied d’égalité. Mais ce quelqu’un avait fini par délaisser son joujou, et était parti en se souciant bien peu de la manière dont il se sortirait du bourbier dans lequel il l’avait fourré. Les yeux rivés sur le plafond, la jeune femme finit par reprendre la parole.

- Vous savez pourquoi j’ai rejoint l’armée Brâkmarienne ?
- Parce que… Vous cherchiez quelqu’un, si mes souvenirs sont bons.
- Oui. Comme je viens de vous le dire, j’ai été élevée par des parents qui n’étaient pas les miens. Il y a peu de temps, j’ai découvert qui était ma mère. Je suis donc partie à la recherche de mon père. On m’a dit que c’était un haut dignitaire de l’armée Brâkmarienne, du moins à cette époque. J’ai pensé que le moyen le plus simple de l’atteindre serait de rejoindre les rangs de la vile. C’est ce que j’ai fait. Sans vraiment réfléchir avant, sinon je me serais rendu compte que ça revenait à chercher un Clakoss entier dans l’antre du Sphincter Cell.

Jolie métaphore, fut-il tenté de dire, mais Delroën se contenta d’un sourire amusé, avant de se reconcentrer sur les paroles de la jeune femme.

- Mais c’était trop tard. Et vous êtes arrivé, vous vous êtes occupé de moi, de ma formation, ce qui m’a plus ou moins empêchée de mener mon enquête correctement. D’autant plus que vous m’avez faire prendre conscience que Brâkmar ne recelait pas que les ordures de la pire espèce. Mais mon envie de vengeance n’était pas totalement éteinte. Je me disais que, tôt ou tard, je finirais par croiser la route de ce porkass galeux. Au vu de la description qu’a pu m’en faire ma mère, ‘fin, du moins ce que j’ai voulu en comprendre, j’imaginais tomber sur un individu du même acabit de Närzel, je n’attendais donc pas grand chose de cette rencontre. Je voulais seulement faire payer celui qui avait déshonoré ma famille. Et aujourd’hui que je l’ai retrouvé, je… Elle eut un soupir las. Je serais bien incapable de lui faire tâter de ma dague.
- Oh, vous voulez dire que vous avez retrouvé la trace de votre père ? Je peux peut-être vous aider à vous venger ! Il avait fait volte-face et semblait ragaillardi à l’idée de pouvoir aider la jeune femme.
- Ma foi, vous pouvez toujours essayer…

Dans un sourire désabusé, Atharaxya saisit sa chevelure et dévoila sa nuque. La lumière vacillante des torches sembla suffisante pour le regard acéré de Delroën, qui eut un mouvement de recul.


- Oh…
-
- Vous voulez dire que…
- Oui, je suis la fille d’une prêtresse d’Eniripsa qui a subi une agression il y a plus de vingt ans.
- Je suis… Je ne…
- Vous savez, quand j’étais plus jeune, j’étais certaine d’être la fille de nobles disciples de Sacrieur, qui avaient dû m’abandonner au bord de la rivière Kawaï à ma naissance, mais qui ne tarderaient pas à venir me chercher pour m’emmener dans leur grande maison où ils me couvriraient de cadeaux. Toutes les petites filles rêvent d’avoir le père parfait. Et même si j’ai du mal à l’admettre, je me suis souvent surprise à rêver que vous pourriez être ce père que je n’ai jamais eu. Bien évidemment, Endylius m’a aimée et élevée comme sa fille, mais il me manquait ce lien de sang. Ironie du sort, mon rêve s’est réalisé. Elle marqua une nouvelle pause. Sa voix était chevrotante. Vous êtes effectivement mon père.
- Je… Je ne sais vraiment pas quoi dire. Je suis tellement, tellement navré de ce qui s’est passé, je…
- Oui, j’ai cru comprendre. Et je pense que la tourmente dans laquelle vous vivez depuis tout ce temps, hanté par le regard de ma mère, vaut tous les coups de dague du monde. Vous avez eu votre propre pénitence.
- Moui, enfin… J’imagine que ce n’est rien comparé à ce que votre m… à ce qu’elle a pu endurer.
- Oh, vous inquiétez pas pour elle, elle s’en est remise. Elle avait pas tellement le choix, cela dit. Disons qu’elle m’a acceptée comme un cadeau des dieux, un de plus. Et comme vous avez pu le remarquer, elle n’a pas trahi sa déesse, c’est tout ce qui comptait pour elle. Ca les a juste amenés, elle et son mari, à me mentir pendant des années.
- Oh…
- M’enfin rassurez-vous là aussi, je m’y suis faite. D’autant plus que maintenant je sais que, toute bâtarde que je suis, j’ai au moins un père tout à fait respectable. Une personne exceptionnelle, même…

Un silence gêné s’installa entre eux. Après quelques minutes, Atharaxya finit par se relever. Delroën, en gentleman ne concevant pas la possibilité qu’une femme soit debout et pas lui, l’imita. Elle épousseta sa tenue et, sur le ton de la conversation, reprit :

- M’enfin, ne vous encombrez pas la vie avec cette histoire. J’ai eu la réponse à mes interrogations, j’demande rien de plus. Et je n’viendrai plus vous embêter.

Elle fit quelques pas vers la porte. Les yeux lui piquaient, sa gorge était serrée, et son estomac semblait résolument décidé à battre le record du nombre de nœuds à l’intérieur d’un individu vivant. Alors qu’elle posait la main sur la poignée, Delroën sortit de son mutisme.

- C’est vrai que ma vie était plus simple avant. Je n’avais pas à courir aux quatre coins du monde des Douze pour vous retrouver. Je n’avais pas à m’inquiéter du destin de qui que ce soit. Personne n’osait me tenir tête. Pas un seul de mes sous-ordonnés ne soutenait mon regard. Je n’avais pas à m’encombrer d’une élève lunatique. Il fit quelques pas et jeta un regard autour de lui. Jamais je n’aurais mis ma salle d’armes dans un état pareil. Pas un seul soldat ne m’aurait fait la morale ni aurait dénigré ma tendance à l’autoflagellation… Mais… Il inspira profondément. J’aime la vie que j’ai aujourd’hui, et je pense que vous laisser passer cette porte serait la nouvelle plus grosse erreur de ma vie…

Un nouveau silence de cathédrale prit place. Atharaxya avait toujours la main posée sur la poignée de la porte. Delroën se tenait près d’elle, elle pouvait sentir son souffle sur ses épaules. Il tâchait de conserver son calme habituel, mais sa respiration le trahissait. Elle était anormalement rapide pour le personnage. Les interrogations recommençaient peu à peu leur remue-ménage dans l’esprit de la jeune femme, qui ferma les yeux et retint son souffle. Après tout, qu’est-ce que je risque ? Lâchant la poignée, elle se retourna brusquement et se blottit contre le disciple de Sacrieur qui, d’un geste peu assuré, referma son étreinte. La tête lovée dans le creux de son épaule, la jeune femme se laissa aller en sanglots. Même s’il ne l’admettrait jamais, Delroën eut, lui aussi, les yeux embués. Et comme les larmes ne sont jamais très loin du rire, il s’autorisa une remarque :

- Je pense que c’est encore un peu tôt pour m’appeler Papa…


Pendant ce temps, quelque part dans la contrée d’Amakna, un certain apprenti alchimiste n’était pas près de se débarrasser de sa mère et son Chienchien…

_________________
"Plutôt cent morsures, plutôt le fouet, le vitriol, que cette souffrance de tête, ce fantôme de souffrance, qui frôle, qui caresse et qui ne fait jamais assez mal"
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Changement de cap...   Aujourd'hui à 23:18

Revenir en haut Aller en bas
 
Changement de cap...
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» changement a cataclysme...
» [Forum] Changement d'URL imminente
» [PrBoom] Changement d'armes à la molette
» [Blog] Important : Changement de nom de domaine
» Rech qlqun pour changement de région CPS2 sur Paris

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Ordre des Chevaliers de Mystra :: Le Bosquet De Saoriandra-
Sauter vers: