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 Pantomime, sa vie, son oeuvre

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Pantomime



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MessageSujet: Pantomime, sa vie, son oeuvre   Dim 10 Oct - 16:07

Il y avait eu sa naissance, d'abord, dans un quelconque bordel de Pandala, où nombre de femmes de l'île étaient venues chercher de quoi survivre en ces temps de révolution et de disette. Puis son enfance, ou plutôt sa non-enfance, bercée par les cris des prostituées, plus souvent de douleur et de frustration que de plaisir.

Il y avait eu le lavage du sol au plafond en passant par les draps, dès qu'elle avait été en âge de tenir un balai. La distraction des "invités", le chant, la danse, et le service des boissons, afin de faire patienter ceux qui étaient venus pour de toutes autres choses.
Il y avait eu de longues heures, assise par terre, à écouter aux portes closes, par curiosité d'abord, puis par habitude, ce qui se tramait derrière. A regarder, parfois, tapie dans un coin, lorsqu'elle devait partager la chambre de l'une des filles pour la nuit, faute de place autre part.

Une époque où elle n'avait pas de nom, personne n'ayant jugé utile de lui en attribuer un. "Toi !", "petite", peu importait, tout le monde savait de qui il était question.
Il y avait eu quelques moment bénis, aussi, à jouer dehors avec d'autres enfants sans nom et sans famille, ou à écouter les récits d'avant-guerre, blottie contre le sein d'une femme dont les yeux pétillaient un instant, le temps d'évoquer les souvenirs joyeux d'un passé perdu et qui ne reviendrait pas. "Nous ne sommes pas si malheureuses, tu sais ?".
Pas si malheureuses grâce à Ma, la tenancière de l'établissement, une vieille Pandawa toute ridée qui fabriquait elle-même toutes sortes d'alcools délicieux, qu'elle partageait sans faire de manière avec toutes les femmes de la maison. Celui-ci pour faire passer la douleur, celui-là pour rire à tue-tête sans bien savoir pourquoi, cet autre pour oublier... Elle en revendait une partie au marché noir ou aux touristes pour alléger les besoins financiers de la maisonnée entière. Une bien brave femme comme on n'en faisait plus, emprunte de la vieille solidarité Pandawa traditionnelle... Une femme d'une autre époque en somme.

Il y avait aussi eu le départ de sa mère, celle qui l'avait conçue mais pas élevée. Tirée de l'enfer par un riche souteneur bontarien, à la condition implicite qu'elle laisse cette période de sa vie derrière elle. Elle avait donc abandonné sa fille sans joie et sans larmes, sans un regarde d'excuses ou un mot d'adieu. La jeune Pandawa l'avait attendue plusieurs jours, puis s'était résignée à ne plus la revoir, un peu comme on s'habitue à ne plus porter ce collier qu'on avait depuis la naissance et qu'on a perdu on ne sait où.

Enfin il y avait eu ce jour étrange et déterminant, où un Amaknéen bien habillé mais à l'aspect terrorisant lui avait promis un quotidien plus amusant, le gîte et le couvert, au sein d'une famille d'orphelins comme elle. Elle pouvait échapper à sa vie de misère et travailler pour lui, dans son cirque, à la condition qu'elle le suive en Amakna.
Elle ne déplorait pas sa vie dans la maison de Ma, mais avait rencontré trop de touristes qui lui avaient parlé du vaste monde en attendant de s'enfermer dans une chambre avec une exotique Pandawa. C'étaient elles, les esclaves. C'étaient eux, les hommes libres. Et elle ne voulait pas être une esclave, mais, bien au contraire, partir à l'aventure. Elle avait donc choisi de suivre cet inconnu, lui aliénant sans le savoir sa liberté en même temps qu'à ses côtés elle quittait son île et ses longues cavalcades dans les rues de Pandala.

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MessageSujet: Re: Pantomime, sa vie, son oeuvre   Mar 31 Mai - 19:36

La répulsion qu’il lui inspirait était immense. Bien que toujours dissimulé sous un beau costume noir et un chapeau haut-de-forme, l’homme ne pouvait cacher à personne son odeur épouvantable, haleine fétide et sueur rance, devant laquelle même les chiens baissaient les oreilles et fuyaient en couinant.

Et si on ne pouvait que le deviner maigre à faire peur derrière le tissu, son visage en revanche ne laissait aucun doute : l’étranger n’avait que la peau sur les os, et parfois, même, une ombre, un reflet, lui donnaient l’air de ne pas avoir de peau du tout.

C’était un disciple de Sram qui se faisait appeler le Baron, prétextant une vieille tradition familiale. Mais la jeune Pandawa le soupçonnait d’usurper son titre pour mieux tromper son entourage et ses clients. Elle découvrit ceux-ci très vite : Ecaflips, Iops, Sacrieurs, avec ou sans fourrure, c’était la première fois qu’elle voyait autant d’étrangers, et ils lui avaient semblé vraiment différents d’elle. Cette impression était visiblement partagée, et le Sram en tira partie aussi longtemps que la jeune Pandawa demeura avec lui.

Après plusieurs jours de marche, ils avaient enfin atteint son repaire, dans un coin reculé du cimetière de Bonta. Elle ne connaissait pas encore cette ville, mais au vu des pierres tombales elle avait supposé immédiatement que ses habitants devaient être riches.

La propriété du disciple de Sram, si l’on pouvait l’appeler ainsi, était assez vaste. Elle comprenait une quinzaine de roulottes regroupées autour d’un feu de camp. Là, des enfants d'une douzaine d'années comme elle, et d'autres un peu plus vieux, appartenant aux différentes races qu’elle avait croisées, tentaient de se réchauffer sans grand succès, les yeux hagards et le regard vide.
Le Baron lui annonça qu’ils seraient ses nouveaux compagnons, et la présenta à tout ce petit monde comme la dernière recrue du cirque de la vallée de la mort. Le nom lui parut décalé, pour un cirque, et elle en ressentit de la fierté.

C’était drôle, au début, et elle ne parvenait pas à comprendre les mines toujours grises et déconfites de ses compagnons. Du reste, elle ne parlait que quelques mots d’amaknéen, et, en général, ils ne lui adressaient pas la parole.

Le cirque de la vallée de la mort était un cirque ambulant qui faisait le tour d’Amakna, de Bonta à Brâkmar en passant par Sufokia. Partout où vivaient des gens, ils déroulaient leurs tentes et installaient le chapiteau.
La jeune Pandawa se régalait des représentations de ses petits camarades. Les Eniripsas qui virevoltaient sur leurs trapèzes semblaient si légers qu’on aurait dit des papillons. Le Iop et l’Ecaflipette était si comiques dans leur numéro de clowns qu’elle se demandait comment ils pouvaient être si tristes au quotidien. Le couple d’Osamodas faisait faire des tours incroyables à leurs invocations, un autre Ecaflip faisait des tours de cartes époustouflants, cette petite xélorette était si douée pour le jonglage qu’on aurait dit que les objets qu’elle lançait étaient une extension de ses doigts, et cette Craette qui lançait des flèches sur le Sacrieur qui servait de cible… Tout était formidable à ses yeux.

La Pandawa, elle, était la seule au début à ne savoir rien faire. Mais le Sram avait remarqué sa grande agilité, acquise dans les ghettos de Pandala, et lui apprit à la mettre à profit à chaque représentation. Ainsi, elle se glissait entre les sièges avec discrétion et délestait les poches des visiteurs de leur contenu. Elle le faisait rapidement et avec une grande dextérité, afin de ne pas rater trop longtemps les numéros de ses petits compagnons. Et à la fin, elle applaudissait et sifflait avec tant d’enthousiasme et de sincérité que les spectateurs, surpris, se laissaient aller plus facilement aux bravos et ne se méfiaient pas.

Ses activités ne la dérangeaient pas du tout. Ma le disait déjà à l’époque : il faut prendre l’argent là où il est. Et puis, elle parvenait toujours à se mettre quelques kamas de côtés sur le butin qu’elle récoltait, avec lesquels elle se glissait dehors la nuit pour boire une chopine ou deux. Et là, elle pariait encore avec les ivrognes du coin sur qui boirait le plus sans s’écrouler. À l’époque, les Pandawas étaient peu nombreux et leurs coutumes mal connues en Amakna, et elle gagnait systématiquement.

Au bout de quelque mois, elle parla bien la langue locale et commença à se lier d’amitié avec ses compagnons, en particulier l’une des Eniripsas du numéro de trapézistes, la petite Héline. C’est d’elle qu’elle apprit la cause du désespoir ambiant : des secrets plus ou moins lourds à porter, des dettes de jeu à éponger, une lointaine famille à nourrir ou à protéger d’éventuelles représailles, tout, de leurs mines tristes à leur résignation collective face au Baron tenait en deux mots : le chantage et la peur. Mais derrière ce que ses compagnons osaient admettre, elle devinait bien pire encore, des hontes et des compromissions inavouables… Et lorsque la Pandawa, devenue boute-en-train attitrée de la troupe, les poussait à changer de vie, la même réponse déterministe et sans appel lui revenait : « Et où irions-nous ? »

Quant à elle, elle était heureuse. Ce qu’on lui demandait et ses petits arrangements personnels lui convenaient. Et cela, ajouté au fait qu’elle redonnait le sourire et un peu de combattivité au reste du groupe, commença à inquiéter le Sram. Quelle influence pouvait-elle avoir sur ceux qu’il considérait comme ses esclaves, et pourquoi ne devenait-elle pas maigrichonne et fragile, comme tous les autres, sans résistance et sans éclat ? Il se dit qu’il était temps de s’attaquer directement à son moral en la mettant dans une position contraire à sa nature dont il avait l’idée depuis le début...

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